Annexe – Le cas des oncles K.

Annexe – Le cas de l’oncle Hermann

16 juillet 1942 : c’est le jour de la première arrestation de Léon en France, dans un train en direction de Châteauroux, sur la ligne de démarcation. Dans le procès-verbal qui sera dressé par les gendarmes quelques heures plus tard, Léon déclare vouloir se rendre chez son oncle Hermann Kacenelenbogen, 59 boulevard Victor Hugo à Nice. Mais qui est cet oncle niçois ? Existe-t-il seulement ?

J’interroge mon informateur familial n°1 sur cet oncle supposé. On me raconte alors qu’Azryl, le père de Léon, avait beaucoup – beaucoup ! – de frères et sœurs. Tous sont nés en Pologne et tous ont émigré soit en Belgique, soit aux USA à la fin des années 1920. Tous sauf Jacob, qui connaîtra un destin différent de sa fratrie [Lire : 5 – L’improbable rencontre avec l’oncle Jacob]. On retrouve dans les Archives générales du Royaume belge des listes d’arrivées d’étrangers. Parmi les noms des années 1928/1929, on relève quatorze Kacenelenbogen sur dix lignes, tous de la même famille !

Cet Hermann K. est effet l’un des frères d’Azryl ; lui, sa femme et ses enfants auraient réussi à fuir l’Europe en prenant le « dernier bateau » en direction des USA. Pour l’instant, je n’ai ni date ni lieu de départ, je vais donc devoir chercher à l’aveuglette dans les registres d’arrivée aux USA dont les bases sont disponibles en ligne sur le site de la NARA (mais dont l’indexation est incomplète, on poursuit alors cette recherche sur MyHeritage qui a su ingérer nombre de pages des Archives nationales américaines, les rendant ainsi accessibles).

Je cherche, je cherche, mais ne trouve aucun Hermann. Il y a bien des Kacenelenbogen arrivés aux USA entre 1940 et 1944, mais aucun prénom ne colle. Et comme je n’ai pas sa date de naissance, tout est fastidieux, il faut tout regarder. Dans la liste des résultats, j’arrive au cas d’une Anna Kacenelenbogen, arrivée seule à Philadelphie à bord du SS Serpa Pinto le 24 janvier 1943. Elle n’a pas encore 16 ans. Je regarde les informations collectées sur son cas dans le registre d’arrivée. Et puis, tout au bout de la longue ligne d’informations, une adresse. À Nice. Au 59 boulevard Victor Hugo ! La même adresse qu’avait donnée Léon !

Grâce à ce document confit d’informations, j’identifie le prénom officiel d’Hermann : Szlama. Je remarque qu’Anna, la cousine de Léon, déclare que ses parents sont à Lisbonne, elle donne même une adresse, 134 rue do Diário de Notícias, une ruelle calme du centre-ville. Avec ces éléments, je peux désormais dérouler le fil des destins de cette branche des K.

Hermann/Szlama est né en 1897 à Zyrardow, tout comme son épouse, Bajla/Bela Koltan. Ils ont y trois enfants, tous nés à Anvers – où le couple est arrivé trois ans avant la famille de Léon : Adolf, Elie et Anna. Mais Adolf va disparaître tragiquement renversé par une voiture en 1931. Onze ans plus tard, en février 1942 – c’est la date indiquée par Anna -, la famille trouve refuge en France en zone libre, à Nice, au 59 boulevard Victor Hugo qui est alors un hôtel.

Ils y resteront quelques mois. Peut-être attendent-ils l’arrivée de Léon ?Mais ils doivent de nouveau fuir, sans doute aux alentours de la fin août 1942, avant ou après la rafle de la zone libre qui voit Léon se faire arrêter. Si on connaît cette date, c’est que nous retrouvons la famille à Vigo, ville espagnole à la frontière portugaise, le 8 novembre 1942. Ils ont dû franchi les mêmes Pyrénées que Léon en passant la frontière espagnole. Oh, sans doute pas au même endroit, mais à la même période. En revanche, eux ont réussi à ne pas se faire arrêter, ont continué vers le Portugal au tout début de l’année 1943, sans doute aidés par le Joint comme en témoigne cette fiche :

8 novembre 1942 – Fiche du JDC dHermann, Bela, Elie et Anna K. éditée à Vigo
Source : Archives du JDC

Les traces qu’on retrouve ensuite sont celles de leurs départs vers les États-Unis. Tout d’abord Anna, seule, à 15 ans, sur le Serpa Pinto. Puis le reste de la famille, neuf mois plus tard, en août 1943, toujours sur le Serpa Pinto, un véritable bateau de la liberté tant il fera de voyages entre Lisbonne et Philadelphie ces années-là, sauvant ainsi des milliers de vies.

16 août 1943 – Liste des passagers du SS Serpa Pinto à Philadelphie avec la famille K.
Source : NARA via MyHeritage
Été 1942 – Arrivée du Serpa Pinto aux USA avec à son bord des enfants. Le navire ne cessera de faire des allers-retours entre Lisbonne et Philadelphie durant la guerre, sauvant ainsi des milliers de vies

L’oncle Hermann – que Léon devait rejoindre après avoir passé la ligne de démarcation – a donc réussi à s’en sortir, lui et sa famille. Arrivant tous sain et sauf en 1943 aux États-Unis, pays où ils allaient dès lors bâtir une nouvelle vie. Mais qu’en est-il de l’oncle Lebjus, celui avec qui Léon serait parti pour fuir en Suisse ?

Annexe – Le cas de l’oncle Lebjus

Lors de ma rencontre avec l’informateur familial n°1, j’ai appris que Léon se serait enfui tout d’abord de Belgique avec son oncle Lebjus Kacenelenbogen en direction de la Suisse. Qu’il aurait changé d’avis en cours de route, direction : la France pour rejoindre l’Angleterre, avec le destin que l’on sait. Mais qu’est-il arrivé à son oncle Lebjus ?

Sura et Lebjus K.
Source : Stadsarchief Antwerpen-Felix Archief / USMMH

Lebjus – qui est une déclinaison du prénom Léon… – est un des plus jeunes frères d’Azryl. Il est né en 1905 en Pologne, tout comme son épouse, Sura. Ils ont un fils, Israël, né à Anvers en 1929, peu après leur immigration en Belgique.

Comment découvrir si l’oncle a bien passé cette frontière ? Sur JewishGen, le site de recherche du Museum of Jewish Heritage américain, on trouve de multiples bases de données. Celles réservées à l’Holocauste sont riches d’informations. Dans la barre de recherche, je tape le nom exact des K. et j’appuie sur entrée.

Labjus est bien là, avec sa femme Sura et leur fils Israël. Ils ont réussi à passer la frontière le 16 octobre 1942 précisément !

Les dates collent : Léon et Lebjus auraient pu partir ensemble de Bruxelles, à la fin du printemps ou au début de l’été 1942, direction la Suisse, avant que le jeune homme ne change d’avis en cours de route. De toute façon, pour entrer en Suisse, il faut passer la France occupée. Et cela prend du temps.

On connaît l’un des parcours les plus fréquents pour mener à bien cette périlleuse expédition à partir de Bruxelles : passage de la frontière à Mouscron entre Courtrai (Belgique) et Roubaix (Nord) / Lille / Épinal / Besançon / Maîche (Doubs) petite plaque tournante du passage en Suisse / Saut du Doubs ou Pays de Gex. Il est probable que ce soit le chemin suivi par Lebjus. Léon les a peut-être accompagnés jusqu’à Lille, pour prendre ensuite la direction de Paris.

Quoi qu’il en soit la date de cette fuite vers le pays helvète est très significative : la Suisse change de politique d’accueil exactement à ce moment-là, le 24 août 1942. Avant, les entrées se font au compte-gouttes, la frontière est aussi imperméable côté français que côté suisse. Puis, sous la pression populaire, le portes s’ouvrent enfin. À partir de cette date, des milliers de personnes vont pouvoir y trouver refuge.

Pour en savoir plus sur les filières suisses : « Une migration urgente et transitoire : la fuite des Juifs de France en Suisse au temps de la « solution finale » », Ruth Fivaz-Silbermann, 2012

Deux oncles, deux parcours de fuite différents. Les cas Hermann et Lebjus K. témoignent des chemins qu’il était possible d’emprunter pour s’extraire des pièges mortels tendus par les Shoahs européennes. La voie suisse ou la voie espagnole.

Voir aussi ► La « Karte »

Voir aussi ► L’enquête, sources & ressources

Voir aussi ► Contact et appel à témoin