Annexe – Le cas de Joseph Stein

Annexe – Le cas de Joseph Stein

Nous avons quitté Joseph Stein début septembre 1942 lorsqu’il s’évade de Rivesaltes en même temps que Léon. On sait qu’il partage leur quotidien depuis au moins leur arrestation du 16 juillet 1942 dans le train en gare de Reignac-sur-Indre, sur la ligne de démarcation. Qu’ils ont été raflés ensemble pour Douadic, Nexon, puis Rivesaltes. Je cherche alors à en savoir plus sur lui, sur son parcours qui peut par résonnance nous renseigner sur celui de Léon.

Nous savons que Joseph est né le 9 août 1919 à Leipzig, qu’il est d’origine polonaise et qu’il a fui en Belgique, puis en France.
Je trouve deux traces en ligne dans les archives de l’Holocaust Memorial. Tout d’abord, un courrier qui le concerne : en décembre 1943, il reçoit une réponse – à Grenoble – de George Mantello, un épatant personnage dont j’ignorais tout : c’est un diplomate juif qui travaille au consulat du Salvador à Genève et profite de sa situation pour fournir de faux papiers établissant la nationalité salvadorienne de milliers de juifs, les sauvant ainsi de la mort. Joseph reçoit donc officiellement l’asile politique au Salvador. En a-t-il profité ?

24 décembre 1943 – Lettre de George Mantello à Joseph Stein
Source : US Holocaust Memorial Museum


La seconde trace m’interpelle : on le retrouve sur une liste « Recherche active des étrangers qui ont quitté leur résidence sans autorisation ou qui n’ont pas rejoint leur groupe de travail assigné ». Or, elle est datée du 24 avril 1943 ; sept mois après son évasion de Rivesaltes. Joseph aurait-il pu se faire reprendre ?

24 avril 1943 – Joseph apparaît sur une liste de personne recherchée par la préfecture de l’Indre
Source : Archives départementales de l’Ain via l’USHMM

Ce que je n’ai pas encore dit, c’est que dans son dossier d’arrestation à Reignac, les services de la préfecture de l’Indre fraîchement libérée ont ajouté un document daté de l’été 1944 : Joseph y réclame sa carte d’identité confisquée à Loches en juillet 1942 ! Heureusement que Léon n’a pas eu la même idée ! Il indique alors comme adresse Gières (Isère), poste restante. Et a donc survécu à la Shoah.


On confirme cette hypothèse par un élément outre-Atlantique trouvé aux Archives nationales du Brésil, dont certaines collections sont sur MyHeritage. Joseph a reçu un visa brésilien au consulat de Francfort en 1957, il y est marié, sans enfant et commerçant !

C’est déjà bien, mais cela ne nous renseigne en rien sur Léon. Je tente évidemment de localiser ses descendants, mais me heurte à chaque fois à des murs trop hauts. J’ai bien localisé en Israël un Stein né dans la même ville – Leipzig – et à la même date de Joseph – 09/08/1919 -, mais qui ne porte pas le même prénom, de même que son épouse. Mes tentatives pour quand même contacter les descendants de cet individu restent vaines.

Fanny Dupuy va alors me présenter Sabine Herrle, une chercheuse allemande va tracer Joseph dans les demandes d’indemnisation d’après-guerre. Et l’intuition de Fanny était bonne, il a effectivement déposé un dossier en Allemagne ! Comme certains, Joseph a formulé une demande d’indemnisation pour les années de Shoah et il doit donc témoigner de son parcours.

Le dossier est dense, de nombreuses pièce sont en allemand bien évidemment. Joseph et sa famille avaient émigré en Belgique en décembre 1938, probablement après la nuit de cristal à Leipzig, où lui travaillait dans un atelier de fourreurs. Il déclare avoir fuit Bruxelles en juillet 1942. Peut-être avec Léon ?
Là, il parle de Douadic où il a été amené après la rafle du 26 août, puis de Nexon, puis de Rivesaltes. Il déclare s’être évadé « au bout de trois semaines environ » (ce qui est une durée beaucoup trop longue, il rentre au camp le 3 septembre 1942 et le 21, tous les décrétés « à envoyer en Zone occupée » sont déjà partis en déportation).
Après son évasion, le voilà « arrêté de nouveau après trois semaines de liberté » pour « faux papiers » et il est condamné à quatre semaines de prison à Perpignan puis de retour à Rivesaltes ! Nous sommes à peu près début novembre. Le camp va bientôt changer de destination ; dès la fin du mois, avec la fin de la zone libre, il va accueillir les troupes de la Wehrmacht descendue de la zone nord pour faire garnison. Mais Joseph ne sera plus là pour voir ça : il vient de se refaire la belle au bout de « 10 jours » de détention !


Après cette seconde évasion, il arrive à Lyon, où « un mouvement illégal bien organisé le nourrissait » et où il dormait « dans les bois » voire passait parfois la nuit « à la synagogue de Lyon ». Mais soudain la Gestapo l’arrête ; il est envoyé à Drancy. Notre malchanceux est heureusement débrouillard : il s’échappe du train dans lequel on l’avait parqué. Il fuit alors vers le sud de la France, mais il est encore arrêté pour avoir tenté de passer illégalement la frontière (laquelle ?) et est gratifié de dix nouveaux jours dans un camp d’internement avant de s’évader, ce qui était ainsi devenu sa grande spécialité des temps de guerre.
Depuis lors et jusqu’en août 1944, il vivra « caché dans les forêts » près de Grenoble. C’est très très loin des plages du Salvador où je l’imaginais s’être sauvé grâce à George Mantello !

Ce dossier nous offre une dernière clé : Joseph y déclare avoir un frère jumeau ! C’est donc la famille de celui-ci que j’ai localisé en Israël et que je n’arrive pas à contacter !

Joseph a ainsi passé la plus grande partie de la guerre en France, se faisant arrêté pas moins de quatre fois, mais reprenant toujours à l’arrachée sa liberté confisquée ! C’est pour ça qu’on le retrouve sur une liste de personnes recherchées en Indre en avril 1943. Traqué comme une bête, il n’a jamais lâché. Lui aussi avait 20 ans et voulait vivre assurément !

Voir aussi ► Les cas des oncles K.

Voir aussi ► La « Karte »