
9 – L’échappée belle de Rivesaltes
Notre tour de France des archives ainsi se poursuit : après les archives du SHD à Vincennes ou à Châtellerault, celles de l’Indre à Châteauroux, de la Haute-Vienne à Limoges, il nous faut désormais consulter celles des Pyrénées-Orientales pour en savoir plus sur Rivesaltes.

Source : ETH-Zürich
Rivesaltes est un camp d’une immensité inouïe. Bâti à l’écart des villages qui l’entourent, il repose sur une large plaine parfaitement plate coincée entre la Méditerranée et les premiers reliefs du massif des Corbières, ouverte ainsi à toutes les intempéries. Et ce camp est gigantesque : 4km sur 2km, 700 hectares. Avec ses quartiers tracés au cordeau, ses centaines de baraques identiques alignées à l’infini, c’est presque une ville. Destiné à être un camp militaire, il est achevé en 1937, mais devient vite – en janvier 1941 – un centre « d’hébergement », lieu d’enfermement et de mise à l’écart des républicains espagnols, juifs européens et Tsiganes français. Hommes, femmes et enfants. Les conditions de vie y sont dramatiques : la faim, la soif, la crasse, le vent qui ne s’arrête jamais et qui rend fou, et puis la mort.

Source : IGPN
De Léon à Rivesaltes, nous disposons déjà de sa carte d’entrée – version numérique – disponible en ligne et où quelques informations succinctes sont indiquées.
Sur place, on trouve plus : les registres d’arrivée du camp où Léon et Joseph sont listés avec leurs compagnons de Nexon. Près des noms de chacun, on trouve un soit « E » bleu ou un « P » rouge. « Parti », parti vers Drancy, parti vers la mort. « E » pour exempté. À côté des noms de Léon et Joseph, aucune mention n’est portée.

Source : Archives départementales des Pyrénées-Orientales
On retrouve un grand nombre des compagnons de Nexon dans la liste des convois 4, 5 et 6 au départ de Rivesaltes pour Drancy – partis les 4, 14 et 21 septembre 1942. Et leurs noms apparaissent ensuite sur les listes des personnes exterminées en Pologne…

Source : YMCA/ Mémorial de la Shoah

Source : ETH-Zürich
Mais dans ces trains, point de Léon, point de Joseph. Or, ils n’ont AUCUNE raison d’être exemptés, puisque la commission de criblage a déjà décidé de leur sort. Ils auraient dû être dans l’un ou l’autre de ces trois convois. Mais entre-temps, nos deux amis se sont évadés !
J’imagine qu’ils sont partis assez vite, comprenant l’urgence de leur situation, qu’ils ont tenté de fuir par n’importe quel moyen. Ont-ils profité de la nouvelle lune du 10 septembre et de sa nuit noire pour sauver leur peau ?
L’informateur familial n°1 nous a appris que Léon s’était échappé par les égouts. Certes, il avait dit « de Drancy », mais nous savons que le lieu est erroné puisque Léon n’y est jamais allé. Mais il nous a tellement bien décrit comment Léon avait évoqué les odeurs pestilentielles de cette évasion que je crois en ce rocambolesque moyen de fuite. Entre temps, l’informateur n°2 nous a aussi parlé : d’après ses souvenirs, Léon se serait échappé caché dans des bidons d’excréments. Si les versions divergent, nous restons néanmoins sur une même tonalité…
J’apprends alors que Rivesaltes n’a jamais eu de canalisations… Ce serait donc par les bidons d’excréments – les « tinettes ». Les toilettes sont alors extrêmement sommaires : des plateformes ouvertes à tous les vents, sans intimité et qui ne sont dotées que d’un trou donnant directement dans des réservoirs amovibles. J’y crois, on ne peut pas inventer ça. Je suis confortée dans cette thèse par le témoignage de Paula Koiran qui arrive à Rivesaltes avec sa famille le 31 août 1942, soit trois jours seulement avant Léon et Joseph. On lui avait proposé de fuir par ces mêmes moyens. Elle nous dit :
« De l’intérieur du camp, c’était impossible de sortir. La seule chose qu’on nous proposait – et encore contre de l’argent – c’était soit dans les déchets des légumes, mais à la sortie ils attendaient avec des fourches, donc on risquait quand même d’attraper des coups (…) soit sous les ordures ou carrément dans les excréments. Mais on risquait d’être étouffés (…) C’était le seul moyen possible, par l’intérieur, pour sortir du camp. »
Interview de Paula Koiran sur le site des entretiens patrimoniaux de l’INA

Mais il y aussi la piste des ordures. Je découvre dans l’ouvrage d’Anne Boitel – Le camp de Rivesaltes 1941-1942 – que c’est l’entreprise Lacassagne qui est responsable de l’enlèvement des déchets du camp. La société familiale existe toujours aujourd’hui, à Perpignan. Je l’ai contactée en expliquant cette histoire de tinettes, de transport de déchets et de juifs qui s’évadent ; mais aucune réponse ne m’a été faite, je me demande bien pourquoi !
Quoi qu’il en soit, Léon et Joseph – dont on ignore les moyens d’évasion, mais qu’on imagine similaires – sont désormais libres. Libres, oui, mais toujours traqués… Et souillés sans doute. Que font-ils alors ? Peut-être se rincent-ils dans le proche Agly qui coule encore à flots (contrairement à aujourd’hui) ? Suivent-ils son courant vers la mer ? La personne qui les a aidés à s’échapper leur a peut-être indiqué un endroit où recevoir de l’aide ?
C’est sans doute à peu près ici que le chemin de nos deux amis se sépare. On ne trouve plus ensuite de traces de Joseph auprès de Léon. mais on en déniche ailleurs : elles nous indiquent que les deux jeunes hommes empruntent dès lors un parcours très différent [voir « Le cas de Joseph Stein »]. J’imagine leurs au revoir, brefs, mais intenses, s’achevant sur des vœux partagés de bonne chance, de vie heureuse et puis une blague. Que de périls évités ensemble depuis le début de cet été 1942.