
8 – Deux lettres et un miracle
Léon et Joseph sont donc envoyés au camp de Douadic, situé un peu à l’extérieur du minuscule village éponyme ; il n’est pas très grand et a été construit à la va-vite dans un champ ; c’est ce qu’on appelle un centre « de triage ».

Source : IGNF
Là, Léon et ses compagnons passent devant une « commission de criblage » qui décide de leur sort : libération, transfert vers un centre d’hébergement, ou vers un centre de transit qui les dirigera vers la mort. Celui qui préside cette commission et décide du destin de ces femmes, enfants et hommes est Edmond Dauphin – le secrétaire général de la préfecture de l’Indre.

Source : « Le camp de Douadic » / Ciclic
Léon et Joseph restent à Douadic du 26 au 28 août 1942. C’est là que notre K. écrit sa première lettre à Pétain en commençant par ces mots :
« En apprenant qu’un miracle est arrivé à Lourdes, j’ai pris mon courage à deux mains pour vous écrire ma requête ».
Il est temps de savoir de quel miracle nous parle Léon, et si seulement cette histoire est vraie.
Sur le site Gallica de la BnF, je cherche sans y croire vraiment des miracles qui se seraient produits en cette fin août 1942. Et je trouve vite : plusieurs quotidiens datés du 27 évoquent effectivement une guérison surnaturelle ! Et c’est d’un pied bot miraculé dont parlait Léon, qui ne manque décidément jamais d’humour.

Source : BnF/Gallica
Aujourd’hui, il ne reste rien du camp de Douadic qui est redevenu un champ immédiatement après la guerre. Seule une plaque rappelle aux lapins qui passent là ce qu’il s’est déroulé ici.
Nos amis sont alors déplacés au camp de Nexon dans lequel ils arrivent le 28 août.

Source : Archives départementales de la Haute-Vienne

Source : Archives nationales – Rapport d’André Jean-Faure
Les Archives départementales de la Haute-Vienne conservent les documents du camp de Nexon. Chez eux, je trouve une source capitale : les rangées de fiches individuelles de la commission de criblage qui décide du sort des étrangers détenus dans le camp.

Source : Archives départementales de la Haute-Vienne
Sur la carte de Léon, on trouve une mention rouge : « ZO » ; sur la fiche de Joseph, le même « ZO » : ils sont destinés à être envoyés en zone occupée d’où ils seront déportés vers « ailleurs », le sort en est jeté. Oui, mais alors pourquoi se retrouvent-ils à Rivesaltes début septembre, au plus loin possible de la zone occupée ? Tout ça n’a aucun sens.

Source : Archives départementales de la Haute-Vienne

Source : Archives départementales de la Haute-Vienne
Un document des archives de la préfecture de Limoges me prouve pourtant le contraire : Rivesaltes est un « hub », une place centrale vers laquelle une partie des raflés du 26 août de tout le territoire de la zone libre sont regroupés. Comme des colis Amazon, ils sont ensuite redirigés en masse à 800 kilomètres de là, à Drancy, puis très vite à Auschwitz.


Source : Archives départementales de la Haute-Vienne

Source : IGNF
Léon et Joseph sont donc envoyés par train en zone occupée via Rivesaltes. Dans ce convoi vers les Pyrénées-Orientales, 12 autres hommes, 19 femmes et 2 enfants. On l’apprend grâce aux registres de départ du camp de Nexon.

Léon est à la ligne 23, Joseph, 27
Source : Archives départementales de la Haute-Vienne
Le train quitte la Haute-Vienne le 2 septembre au soir et arrive au matin du 3 directement dans le camp de Rivesaltes qui dispose de sa propre gare de décharge. Léon et Joseph n’ont plus plus beaucoup de temps pour s’en sortir, car après Drancy, rien quasiment ne sera plus possible. La liberté et la vie, ça sera donc maintenant ou jamais…