7 – Deux arrestations & un copain

7 – Deux arrestations & un copain

Où et quand Léon a-t-il été arrêté en zone libre ? Le dossier qui nous arrive un matin des Archives de l’Indre est incroyablement riche, je m’emballe à sa découverte. De nouveaux éléments décisifs me sont livrés.

On y trouve tout d’abord le procès-verbal de l’arrestation de Léon, puis une pièce d’identité avec photographie émise à Bruxelles en janvier 1942, une « notice individuelle » et enfin, un sauf-conduit pour Châteauroux. La pièce d’identité date du 15 janvier 1942. Léon est donc bien encore en Belgique à cette date. Un énorme tampon rouge barre l’une des pages : « Jood / Juif ». Son nom est mal orthographié, il manque le deuxième N à Kacenelenbogen. Cette carte a été saisie lors de l’arrestation de Léon. Elle a été conservée dans les papiers de la préfecture, puis dans les cartons des archives départementales. Jusqu’à nous.

Quel beau mec me dis-je en regardant sa photo !

Dans le procès-verbal de l’arrestation de Léon, mille et une nouvelles informations se bousculent :

– Léon a été arrêté par l’adjudant Maxime Ricquet et le gendarme Albert Sauger de la brigade de Loches le 16 juillet 1942, à Reignac-sur-Indre, à bord du train « Loches-Châteauroux », car il n’avait « pas de carte d’identité d’étranger » ;

– il déclare vouloir se rendre chez son oncle Hermann Kacenelenbogen résidant à Nice, 59 avenue Pasteur ;

– Léon est contraint de se rendre le lendemain à la préfecture de Châteauroux ;

– il manque le second N à Kacenelenbogen

Léon a voulu passer la ligne par le train ? Sans les papiers nécessaires ? Comme il l’avait peut-être déjà fait pour se rendre de Bruxelles à Paris. Il a sans doute embarqué à Tours/Saint-Pierre-des-Corps, dernière gare ferroviaire de la Zone nord avant le passage de la ligne de démarcation à Reignac.

Et puis un autre oncle apparaît dans notre histoire, cette fois-ci c’est Hermann de Nice. Est-ce seulement vrai ? Mes informateurs familiaux n’en ont jamais parlé. Mais je vais découvrir que oui. [Lire : Le cas des oncles K.]

On sait donc désormais que Léon a été pris par 9e légion bis de gendarmerie de Loches. Pour en savoir plus sur cette arrestation, direction Châtellerault et les archives de la gendarmerie française qui y sont désormais progressivement transférées depuis le SHD de Vincennes. Quelques cartons relatifs à cette 9e légion bis pendant la guerre y sont consignés.

Dans ceux-ci je découvre le quotidien des gendarmes pendant l’occupation, entre arrestations des candidats au passage de la ligne de démarcation, enquêtes sur le vol de couvertures ou sur des avortements clandestins et rapports sur le « sentiment général » de la population.

On y trouve surtout la liste des personnes appréhendées par l’adjudant Ricquet et le gendarme Sauger ce 16 juillet 1942 dans le train qui passait en zone Sud au niveau de Reignac.

Léon a été interpellé en même temps que sept autres passagers dont seuls les noms de famille ont été consignés. Tous le sont pour le même motif, « Défaut visa carte d’identité au départ » :

  • KACENELEBOGEN – Belge
  • STEIN – Belge
  • LINDEN – Belge
  • FALINOWER
  • KAC
  • SZLENGEL
  • CYMERMAN
  • BRAUN

Et ensuite ? D’après le sauf-conduit, il se rend à Châteauroux le lendemain (peut-être a-t-il passé la nuit du 16 au 17 juillet dans les cellules de la gendarmerie de Loches). C’est là qu’il va connaître le sort que lui réserve la préfecture de l’Indre (alors dirigée par André Jacquemart).

À la préfecture, on remplit ce que l’administration française nomme la « Notice individuelle d’un individu ayant franchi clandestinement la ligne de démarcation » :

– Léon y donne un prénom fantaisiste : Liwin ;

– il déclare être comptable de profession, ce qui n’a jamais été le cas ;

– il dispose de 49.000 francs sur lui, ce qui correspond à une belle somme d’argent (à peu près 15.000 €uros) et qui ne lui est pas confisquée ;

– il manque le second N à Kacenelenbogen ;

– il est assigné à résidence à Argenton

On sait donc pourquoi Léon écrit à Pétain qu’il a obtenu à la préfecture de Châteauroux un « permis de séjour pour Argenton » ! Ce que j’appellerai plutôt une « obligation de séjour » oui !

J’apprends grâce à ce dossier que la France assignait à résidence les juifs étrangers. Enfin, pas tous, ceux qui disposaient d’assez d’argent pour subvenir à leurs besoins sans avoir à travailler, comprendre « voler le travail des Français ». Les autres sont envoyés dans des camps. Léon va donc habiter à Argenton à l’été 1942, charmante petite ville de l’Indre bordée par la Creuse. Selon les règles imposées aux assignés, il n’a pas droit de quitter la ville et doit pointer chaque semaine au commissariat du coin.

Où dort-il ? Chez l’habitant comme c’est fréquemment le cas ? Ou à l’hôtel peut-être ? Je ne sais pas. Le Cercle d’Histoire d’Argenton me transmet aimablement toute la documentation qui pourrait me renseigner lorsque je me rends sur place, mais rien ne concerne directement Léon.

Ensuite ? Léon a été raflé à Argenton, un mois plus tard, le 26 août 1942. Il est alors transféré à Douadic, puis à Nexon, d’où il écrit ses deux lettres.

J’écris à Fanny Dupuy pour l’informer de mes récentes découvertes. Elle me transmet alors un document essentiel qu’elle a récolté au Mémorial de la Shoah et qu’on retrouve dans les archives Arolsen. C’est une liste partielles des juifs raflés en Indre en août 1942 et qui sont transférés à Rivesaltes pour être ensuite déportés en zone occupée. Léon y apparaît aux côtés de quelques autres, dont un Joseph Stein. Stein ? C’est aussi un nom de famille qu’on retrouve dans la liste des arrêtés de Reignac. Serait-il possible que ce soit le même individu ?  

Généralement, ne disposer que du nom de famille est très pénalisant. Mais nous pouvons compter sur le soutien sans faille des Archives de l’Indre à Châteauroux – Vincent Rivassou – qui nous retrouvent tous les dossiers des personnes arrêtées en même temps que Léon. Je dois aller les consulter sur place, mais je ne regrette pas le voyage. Car c’est bien du même Joseph Stein dont il s’agit !

Joseph est né à Leipzig le 9 août 1919 ; comme Léon, il a immigré en Belgique. Il se dit sans profession et déclare vouloir se rendre à Bainchaperond (une ville dans le Rhône qui n’existe pas) chez sa mystérieuse sœur « Mme Dreger », non identifiée. Lui aussi est assigné à résidence à Argenton après l’avoir été brièvement à Ardentes, car il n’est pas désargenté, il dispose de 65.000 francs.

Joseph est donc avec Léon le 16 juillet lors de leur arrestation : il est sans doute encore auprès de lui le 26 août 1942 lors de la rafle en zone libre ; lui aussi va à Douadic, puis à Nexon et Rivesaltes. Il a deux ans de plus que Léon, il est Polonais de Belgique. C’est un copain, c’est certain ! Au minimum, un compagnon de route ! Léon n’était donc pas seul pour affronter toute cette folie.

Cette rafle du 26 août 1942 est le fruit d’un accord monstrueux conclu par René Bousquet – le secrétaire général de la police du régime de Vichy – avec les Allemands : il leur promet de livrer 40.000 juifs à condition de pouvoir en prélever 10.000 en zone libre. Et cette rafle de la fin du mois d’août va effectivement toucher 6.600 personnes, dont 5.300 vont être transférées à Drancy (on atteint 10.000 en comprenant les juifs déjà internés ou les éléments des Groupement de travailleurs étrangers (GTE)). Derrière ces chiffres et ces négociations barbares qui confinent à la folie, des milliers de drames, de vies volées, de familles brisées.

Si la décision est commune, l’exécution de cette rafle est exclusivement franco-française : policiers et gendarmes de la zone libre sont réquisitionnés partout pour opérer les arrestations. L’opération gigantesque commence à 5 heures du matin. Cela fait des semaines qu’elle est organisée dans le plus grand secret. À Argenton-sur-Creuse, un important détachement du GMR du Berry est stationné là depuis 1941. Ce sont eux qui arrêtent nos deux amis. Dans la région de Limoges, 876 personnes sont ainsi « ramassés » (c’est le terme qu’on trouve dans les archives) : 226 hommes, 200 femmes, 20 enfants. Et parmi eux, Léon et Joseph. Tous sont alors enfermés au camp de Douadic.

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