6 – Léon de Bruxelles & de Paris

6 – Léon de Bruxelles & de Paris

Léon est donc en France au moment de la débâcle de mai/juin 1940. Puis il est prisonnier de la France en août 1942. Mais que fait-il entre les deux ? Entre le dédit de l’armée polonaise qui lui refuse le combat et son arrestation qui le mènera à Rivesaltes ? Il rentre sans aucun doute chez lui, à Anvers, rejoindre sa famille.

Je remarque que Shoah en Belgique n’a pas exactement la même temporalité que la Shoah française, qui est dans les premiers temps plus pressée on dira… Par exemple, si les commerces français doivent faire figurer sur leurs enseignes « Entreprise juive » dès septembre 1940, en Belgique, il faut attendre la fin mai 1941 pour que l’arrêté soit pris. Le père de Léon K. doit donc apposer l’avertissement sur sa boutique du 102 rue du Pélican à Anvers.

À partir du mois d’octobre 1940, les juifs doivent s’enregistrer auprès des autorités et à la mi-1941, les cartes d’identité portent la mention «Jood-Juif». Azryl et Marjem doivent de plus en plus s’inquiéter pour la sécurité de leur famille. Déjà, le 14 avril 1941, à la suite de la diffusion du film antisémite «Le Juif éternel» («Der Ewige Jude»), avait eu lieu une violente émeute : mouvements de foule vengeresse et deux synagogues brûlées, c’est ce qu’on appellera plus tard le «pogrom d’Anvers».

Alors, comme beaucoup d’autres familles, les K. déménagent dans une ville réputée moins prompte à l’antisémitisme : Bruxelles. C’est ainsi que le 12 juin 1941, Léon déclare – seul – habiter au numéro 28 du Square de l’Aviation, tout près de la gare bruxelloise, sur une petite place tranquille. Le 23 juillet 1941, le reste de la famille s’y enregistre à son tour.

Mais notre informateur nous a révélé que la famille demeure en réalité dans une petite maison discrète de la rue Henri Nogent dans le quartier de Molenbeek, sous de fausses identités. Que la petite sœur de Léon, Bella, avait même contracté un mariage blanc avec un jeune Belge pour obtenir un nom bien flamand.

Pour Léon, à partir de là, nous faisons face à un trou noir, mémoire opaque, on ne sait rien. Mais on peut tenter quelques hypothèses. Il doit faire face à la montée progressive des persécutions et des restrictions. Il apprend probablement à éviter les contrôles de police, à repérer les informateurs, et à se méfier des convocations pour « ordre de mise au travail », un piège pour la déportation. En 1942, tout bascule : à partir du 27 mai, le port de l’étoile jaune est imposé ; en juillet, les juifs ont pour interdictions de fréquenter lieux publics et en août 1942, les déportations débutent vers Auschwitz.

C’est justement au printemps/début de l’été 1942 que Léon décide de fuir la Belgique pour rejoindre la France. Quand Léon repart-il exactement ? Quand et comment passe-t-il la frontière ? Et la Ligne de démarcation ?

Du parcours de Léon vers la France, nous ne savons rien. Mais une piste m’est transmise par un second informateur familial que je rencontre enfin après nous être souvent écrit : Léon est passé par Paris.

Bruxelles n’est qu’à 300 km, mais les obstacles sont nombreux pour y parvenir : il faut d’abord arriver à franchir la frontière avec la France occupée, puis passer la « Zone interdite » qui porte bien son nom, et enfin arriver à Paris.

Certains ont témoigné de leur fuite de Bruxelles vers Paris à l’été 1942, marchant de nuit avec un petit groupe, guidés par un paysan ou un passeur payé en argent et en bijoux. Une fois en France, ils ont évité les gares et continué vers Paris via des chemins secondaires. C’est peut-être ainsi que Léon a fait : rejoindre la frontière franco-belge qui est à 100 km à pied, à vélo ou dans des camionnettes clandestines, puis la franchir illégalement avec l’aide de passeurs (qui demandaient de 500 à 1.000 francs belges ai-je lu).

Mais peut-être a-t-il tout simplement pris le train ? En effet, malgré les contrôles, certains prenaient le Bruxelles-Paris (via Lille ou Mons). Ils tentaient ainsi leur chance, sans faux-papiers parfois – surtout avant l’obligation de porter l’étoile du 27 mai 1942, quand les contrôles étaient moins systématiques – en se fondant simplement dans la foule. Parfois, ils avaient la chance de détenir une fausse carte d’identité belge. J’imagine Léon dans son wagon, assis près d’une sortie, aux aguets, prêt à sauter si nécessaire. Peu avant Paris, il serait descendu à une petite station pour éviter les forces de l’ordre de la Gare du Nord.

Léon arrive donc à Paris. La période n’est pas idéale. En juin 1942, le régime de Vichy collabore déjà très activement. Dans la capitale française, les juifs, surtout étrangers comme notre Polonais, sont particulièrement vulnérables. Depuis mai 1941 et la « rafle du billet vert », la traque des juifs s’intensifie : rafle des 20-21 août 1941 dans le 11e arrondissement ; rafle du 12 décembre 1941… Sans compter les arrestations sporadiques.

Que fait Léon ? Il se cache probablement dans des quartiers populaires comme Belleville ou le Marais, où vivent beaucoup de juifs immigrés, notamment polonais. Ces zones offrent un réseau informel de solidarité. Sans papiers, il évite sans doute les transports publics où les contrôles d’identité sont trop fréquents. Il se déplace à pied, de jour, restant discret pour ne pas attirer l’attention. Notre informateur n°2 m’apprend que Léon a échappé à une descente de police dans la rue, sauvé par une prostituée d’un bordel voisin. Il m’est impossible de vérifier cette information bien entendu, mais c’est pour moi l’occasion d’apprendre que les maisons closes parisiennes avaient été rouvertes par et pour les armées d’occupation, qui en composaient la principale clientèle… Mais Léon cherche surtout et désespérément une issue pour quitter Paris.

Aurait-il fui Paris en juillet 1942 ? C’est à ce moment que se déroule la grande rafle du Vel’ d’Hiv’ où plus de 13.000 juifs sont arrêtés et déportés, les 16 et 17. Sans doute Léon est-il parti avant, qu’il avait senti l’urgence ? Qu’importe, s’il avait quitté Paris d’extrême justesse, c’était de toute façon pour se jeter directement dans un autre piège, celui tendu aux juifs de la zone libre par le régime de Vichy.

Car si je sais que Léon est prisonnier à Douadic et Nexon les 27 et 28 août 1942, j’ignore ce qu’il a fait entre son départ de Paris et son arrestation. Pourquoi se présente-t-il à la préfecture de Châteauroux le 17 juillet 1942 comme il le dit à Pétain ? Et quel périple le mène-t-il ensuite à Rivesaltes puis Miranda de Ebro et ensuite la Palestine ? L’enquête, je m’en rends compte, est encore loin d’être conclue.

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