
5 – L’improbable rencontre avec l’oncle Jacob
Léon aurait rencontré son oncle Jacob à Drancy. Pour avancer sur cette question, il est plus que temps de consulter des experts.
Je contacte l’ami Denis Peschanski pour lui demander conseil ; il me recommande alors Alexandre Doulut, spécialiste de l’histoire de l’internement et de la déportation des Juifs de France. Nous parlons de Rivesaltes et des choses que je trouverai dans les Archives départementales à ce propos, comme des listes d’arrivées, et puis celle des évadés. Il a regardé pour nous dans les listes des prisonniers de Drancy : Jacob y est bien passé, il y est arrivé le 1er septembre pour répartir le 4 septembre vers Auschwitz où il sera assassiné. Mais de Léon, absolument aucune trace, nulle part, ni aux entrées, ni aux départs ; les évadés de ce camp très bien gardé sont rares, les cas bien documentés. Léon n’est donc a priori jamais allé à Drancy
Pour Douadic et Nexon, Alexandre Doulut me conseille de contacter la géniale Fanny Dupuy ; professeure passionnée, elle mène sans relâche des enquêtes sur les réfugiés juifs en Haute-Vienne pour leur redonner visages et histoires (https://www.refugiesjuifs87.fr/)
Un courant de sympathie nous lie immédiatement. Je lui parle de mes découvertes et de mes questions sur Léon, sur Jacob. Elle me conseille de contacter les Archives de l’Indre. Si Léon a été arrêté à Châteauroux ou à côté, c’est là qu’on trouvera un dossier à son nom. Pour Jacob, elle me promet de chercher de son côté. Et quelques jours plus tard, je reçois un message : « Jacob venait du camp du Vernet ». Du Camp du Vernet ? Quel est ce nouveau camp encore ? Et comment Fanny sait-elle ceci ?
Elle a « simplement » trouvé le nom de Jacob sur le site de Jean-Pierre Stroweis, réalisé à partir des données Klarsfeld : https://stevemorse.org/france/. Les réponses sont parfois très simples, encore faut-il avoir connaissance des moyens qui permettent d’y parvenir.

Source : https://stevemorse.org/france/.
Mais que faisait l’oncle Jacob au camp du Vernet, dans la profonde Ariège ? Serait-ce là qu’il a rencontré Léon ?

Je demande alors aux archives de l’Ariège si elles posséderaient traces de Jacob et de son neveu – ce sont elles qui détiennent les archives du camp. D’une manière générale, chaque département a conservé la mémoire des camps de son territoire, et il y en a eu des centres de détention – de concentration, d’internement ou de transit – à cette époque. Près d’une centaine. La France est alors un pays recouvert par les camps et je n’avais alors aucune conscience de leur nombre si important.

Source : Atlas historique de France, L’Histoire/Les Arènes, 2020
Très aimable, Kaddour Allag des Archives départementales de l’Ariège me répond bien vite qu’il n’a pas trouvé de trace de Léon, mais de Jacob, oui ! Il m’envoie directement son dossier d’internement au camp du Vernet.

Source : AD de l’Ariège
Et ce dossier est une horreur. Ce sont les dernières années de Jacob qui s’étalent sous nos yeux. Des années de haine et de stupidité humaine.
Car Jacob a été arrêté par la IIIe République en guerre et non pas par le régime de Vichy. La France n’avait pas encore capitulé. Nous sommes le 3 juin 1940, à Vannes. Quelques jours plus tôt, il y est arrivé de Paris pour tenter de s’engager auprès de l’armée polonaise reconstituée en France, il voulait combattre !
Le camp des Polonais est en réalité basé à Coëtquidan, à une soixante de kilomètres de Vannes. Depuis le 12 septembre 1939, il accueille les nombreux Polonais qui veulent continuer le combat. Au 11 juin 1940, cette armée se compose de 88.000 hommes – 50.000 immigrés de première ou seconde génération et 38.000 Polonais. Mais sans l’oncle de Léon.

Car Jacob est juif, apatride résidant en Allemagne jusqu’en 1939. Alors, il est « suspect ». Aux yeux de qui ? Des Polonais ? Des Français ? Sans doute des deux. C’est en tout cas sur la signature du commandant général de la Place de Vanne (Paulin Le Bleu) qu’il est envoyé au camp du Vernet, à 700km de là. La capitulation et le renversement du régime ne changeront rien à son sort. Deux années d’enfermement, puis la mort à Auschwitz. Pour avoir courageusement voulu se battre.
Soudain, une phrase de la lettre de Léon écrite de Nexon me revient en mémoire :
« Bien que j’ai fait mon possible pour m’engager dans l’armée polonaise en France, j’ai été déclaré inapte au service ».
Léon a rencontré son oncle Jacob à Vannes plutôt qu’à Drancy ! J’en suis immédiatement certaine, même si rien ne le prouve. Où auraient-ils pu se rencontrer ailleurs puisque Jacob a été arrêté dès juin 1940 ? Notre informateur nous a dit qu’il avait retrouvé Jacob par hasard à Drancy, qu’il avait tenté de l’inciter à s’enfuir avec lui, que c’était « facile ». Il n’existe qu’un seul endroit où il était sans doute aisé de s’évader. Ce n’est ni de Drancy, ni du Vernet – où Léon n’a jamais mis les pieds – ni d’aucun autre camp d’ailleurs, mais du centre de recrutement des Polonais à Vannes. Léon a rencontré son oncle fin mai/début juin 1940, lequel allait être mis aux arrêts, il était donc en France au moment de la débâcle franco-belge !
C’est grâce aux archives du Service historique de la Défense – qui détient quelques cartons relatifs à cette armée polonaise en France – qu’on apprend pourquoi Léon n’a pas combattu lui non plus. Il est tout simplement trop jeune : quand on a moins de 20 ans – ce qui est le cas de Léon en mai 1940 – on doit pouvoir présenter le consentement écrit de son père. Or Léon n’a sans doute pas un tel sésame sur lui. Il est ainsi déclaré « inapte au service »… Comme l’avait été Michel Poniatowski quelques jours avant lui :
« Le 11 mai [1940], je m’étais présenté au bureau de recrutement de Vannes. Le sous-officier m’avait jaugé :
– Tu es trop maigre pour ta taille. Quel âge as-tu ?
– Je vais avoir dix-huit ans !
– As-tu la permission de t’engager signée par ton père ?
– Pas encore !
– Eh bien, reviens nous voir quand tu auras pris du poids et que tu auras cette permission, pour le moment il n’y a rien à faire ! »
Michel Poniatowski, « Mémoires », Tome 1, 1997
Léon serait donc allé en France au moment de la débâcle de 1940 pour tenter de combattre avec ses compatriotes. Son oncle Jacob aussi, mais lui est arrêté et enfermé au camp du Vernet. Notre indic’ nous parlait d’une rencontre à Drancy. Mémoire familiale, mémoire des archives : déjà, les deux tableaux varient sensiblement. Quelle est la part de réécriture dans les récits familiaux ? Quelle est la part de vérité dans les archives écrites ?
Si Léon n’est pas allé au camp du Vernet, il aurait en revanche « fréquenté » celui de Rivesaltes, comme on me l’avait indiqué. Les archives sont à Perpignan, mais en attendant de s’y rendre, le site des Archives départementales des Pyrénées-Orientales propose une recherche par nom d’internés. Je tape immédiatement « Kacenelebogen » oubliant par mégarde une lettre, le deuxième N. C’est important, car la recherche sur ce site n’est qu’exacte. Une faute et le nom ne sort pas. Cette erreur, c’est ma grande chance, car sa fiche apparaît immédiatement, avec la faute. Je ne m’en aperçois même pas. Je m’en rendrai compte plus tard, en voulant à nouveau rechercher la fiche de Léon et n’arrivant plus à la localiser avec son nom bien orthographié.

Source : AD-66 https://archives-camps.cg66.fr/basescamps
Léon est donc bien arrivé à Rivesaltes, c’était le 3 septembre 1942. Quelques jours seulement après les lettres de Douadic et Nexon, il est ainsi déporté dans l’extrême Sud de la France, à 30 kilomètres de la frontière espagnole, dans les Pyrénées-Orientales. Je trouve ça étrange, mais pourquoi pas. Les archives sauront plus tard me dire pourquoi.
En attendant, cette date 3 septembre 1942 enterre définitivement l’hypothèse de la rencontre à Drancy où l’oncle Jacob est arrivé pour la première fois le 1er septembre et d’où il repartira le 4. Léon est alors déjà prisonnier depuis la rafle du 26 août 1942. Comment en est-il arrivé là ?