
4 – Le cas de la famille K.
Pour le film Les Suppliques, qui est en train d’être achevé, nous avons assez d’éléments pour illustrer le cas de Léon. Mais ça ne nous suffit pourtant pas ; notre désir d’en savoir plus est irrépressible. On ne peut décemment pas rester avec autant de mystères, autant de questions sur les bras.
Le producteur Alexandre Hallier a alors le premier une idée à laquelle il va s’accrocher fermement : pourquoi ne pas faire un film sur Léon et seulement sur lui, sur son parcours pendant et après la guerre et sur l’enquête que je lui réserverais ? Il nous propose un « développement », ce qui, dans la langue audiovisuelle, signifie dépenser une petite somme d’argent pour la rédaction d’un préprojet destiné à convaincre les chaînes de télévision d’investir.
L’enquête continue donc ! Il s’agit désormais de confronter le récit familial que nous a livré notre informateur à la réalité des archives.

Source : Famille Kacenelenbogen. Tous droits réservés
J’ai obtenu l’accord de la famille pour accéder aux fichiers « d’étrangers » des Kacenelenbogen conservés aux Archives générales du Royaume belge. Azryl & Marjem, Léon, Bella et Jacob ont chacun un dossier à leur nom. En effet, ils ne deviendront Belges qu’après la guerre. Et en attendant d’obtenir cette nationalité, ils doivent régulièrement s’enregistrer comme étrangers.

Source : Archives générales du Royaume belge
Les dossiers que je reçois quinze jours plus tard contiennent des centaines et des centaines de pages ! Les différentes adresses, les fiches d’identité successives. Elles sont en grande partie en flamand, ce qui ne facilite pas mon affaire, mais les outils de traduction modernes permettent beaucoup. J’apprends d’abord les dates et lieux de naissance des parents de Léon. Ce sont des informations-clés dans toute recherche généalogique. J’essaie ensuite d’établir un arbre.
On y découvre aussi qu’en 1928, la famille de Léon habite au 20 rue Pańska, dans le quartier juif de Varsovie. Azryl est alors « commerçant dans l’habillement et les accessoires » et tient boutique au 62 rue Nowolipki. Marjem ne travaille pas. C’est une famille de la petite bourgeoisie juive comme il en existe tant à Varsovie à cette époque. Mais cette population fuit de plus en plus un pays où l’antisémitisme croît implacablement.

Source : Archives générales du Royaume belge
Azryl – 44 ans – arrive seul à Anvers le 13 septembre 1928 pour refaire leur vie ; il prépare l’arrivée de Marjem – 34 ans – et de leurs deux enfants dans le quartier de Berchem, au 16 Daenenstraat. C’est en février 1929 que le reste de la famille quitte à son tour la Pologne. Léon a 7 ans. Je l’imagine dans ce train qui traverse l’Europe gelée par l’hiver, Berlin, Hanovre, Cologne, Liège, Bruxelles puis Anvers. Un long voyage, une nouvelle vie.
À Anvers, Azryl reprend une boutique, il est « vendeur de tricots » d’après la fiche de 1932. Cette même année, on apprend que les K. ont déménagé dans le sud du quartier des diamantaires, au 10 De Boeystraat.
Les dossiers n’en parlent pas, car il est belge d’office, mais Abraham naît en avril 1934 au sein de ce foyer qu’on imagine heureux. Léon a quant à lui 12 ans et l’année prochaine, il ne lui sera plus obligatoire de fréquenter l’école. L’a-t-il arrêtée lorsque c’était permis ? Nous ne savons pas à quel moment il a commencé à se former au métier de tailleur de diamant. Peut-être en 1936, lorsque la famille emménage à deux pas de la Bourse aux diamants d’Anvers, au 51 Vestingstraat. La boutique de son père est alors toute proche, au 102, rue du Pélican (Pelikaanstraat) ; elle fait face au pont ferroviaire de la gare centrale.

Source : Stadsarchief Antwerpen
Du quotidien de Léon à Anvers, on en sait peu, mais on peut imaginer beaucoup. Notre informateur nous a dit qu’il lisait énormément et fréquentait assidument les cinémas de son quartier. Je regarde quels sont les films sortis dans ces années 1930 en Belgique, ceux que je connais, ceux qui sont que je découvre, beaucoup plus nombreux. Je visionne des films tournés à cette période dans les rues d’Anvers, actualités ou films amateurs, mais ce sont souvent des images d’Epinal de lieux touristiques, loin du quotidien recherché. Les photographies nous renseignent aussi beaucoup sur l’atmosphère de ces années-là. J’aimerais savoir voyager dans le temps.

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L’oncle Jacob
La Belgique a également conservé un « dossier d’étranger » au nom de l’oncle Jacob Katzenellenbogen – celui qui aurait rencontré Léon à Drancy – qui porte le patronyme familial avec cette orthographe. Ce dossier nous conte un parcours bien différent de celui des K. d’Anvers.

Source : Archives générales du Royaume belge
Jacob est tailleur ; il est marié à Fella Brünn – couturière – qu’il a épousée en 1922 à Dantzig. Ils ont deux garçons. En 1937, ils habitent à Berlin dans une Allemagne évidemment déjà nazie et qu’ils ne quittent que très tard, en mars 1939. Ils passent par Aix-la-Chapelle « d’où des personnages charitables nous ont indiqué le chemin » pour franchir la frontière toute proche (Fella, 1953). Jacob déclare lui aux autorités belges en 1939 qu’ayant « été persécuté par la Gestapo et expulsé de l’Allemagne, j’ai dû m’enfuir pour échapper au camp de concentration » ; il dit vouloir se rendre aux USA. Mais pour l’instant, ce sera la Belgique.

Source : Archives générales du Royaume belge
En avril 1939, leur adresse est celle de la boutique d’Azryl, au 102 rue du Pélican. Puis au mois de mai, Fella et Jacob s’installent à Bruxelles. Ils y vivront toute une année, jusqu’au début de la guerre, jusqu’au départ de Jacob pour la France le 10 mai 1940 comme le déclarera son épouse Fella au cours d’un interrogatoire de 1953.

Source : Archives générales du Royaume belge
Jacob figure en effet sur les listes dressées par le Mémorial de la Shoah. Il a été déporté le 4 septembre 1942. Comment se fait-il arrêter ? Nous ignorons encore tout.

Source : site du Mémorial de la Shoah
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