3 – A la recherche de Léon

3 – A la recherche de Léon

C’est comme toujours un mélange d’intuition et de chance qui permet de retrouver la trace d’une famille. Grâce à la pièce d’identité émise à Madrid en 1943, on apprend que Léon a un père – bizarrement prénommé John – et une mère, Myriam Goldstein. Nous savons qu’il est né à Varsovie, mais qu’il habite en Belgique lorsque la guerre débute ; nous pouvons donc parier sans trop nous lancer dans de farfelues élucubrations que ses parents ont suivi un parcours identique. Et me voilà donc partie à la recherche des Polonais John et Myriam Kacenelenbogen vivants en Belgique en 1940.

Mais je ne trouve rien sur John. Du vide ou pire, de l’oubli. Dans les archives du Royaume de Belgique, je localise pourtant une Marjem – l’une des écriture de Myriam ; elle est née Goldstein épouse Kacenelenbogen. Elle a émigré à Anvers en 1928 avec son mari Azryl, né en mai 1884 à Sochaczew, en Pologne. Ce n’est pas John ni Myriam certes, mais j’ai appris à la dure que le prénom n’est pas l’identité la plus fixe d’un individu. Je décide de suivre leurs traces.

Et en consultant différents arbres généalogiques en ligne, je leur trouve un descendant, mais ce n’est pas Léon : s’il porte le même nom de famille, il est né en 1934 à Anvers et est décédé en 2006 dans la même ville. Pourtant, ses parents sont Azryl et Marjem. Je contacte la personne qui tient l’arbre ; comme souvent, aucune réponse ne m’est faite.

Or, sur cette même lignée apparaît le nom d’un descendant né dans les années 1970. Cette personne a un prénom peu répandu en Europe francophone et avec ce patronyme rarissime, je me dis que c’est ma meilleure chance de localiser la famille de Léon. Il existe d’ailleurs un individu de ce nom qui travaille dans une institution connue. Tentons notre chance. Je devine son adresse mail et croise les doigts en envoyant la missive.

En écrivant à un inconnu pour la première fois sur un tel sujet, on n’est évidemment pas très sûre de soi : comment présenter notre affaire sans avoir l’air d’un fou, voire celui d’un scammeur du Nigeria ? Comment expliquer la manière alambiquée employée pour le localiser ? Il ne faut pas avoir peur de se tromper. Combien de mes lettres – tous projets confondus – sont-elles restées sans réponse aucune, me laissant imaginer des destinataires complètement dépités, rigolards, insensibles ou tout simplement absents à leur lecture ? Dans ma longue missive, je dis tout : mes recherches, le film « Les Suppliques », je joins même les lettres de Léon et tant pis si ce n’est pas la bonne personne.

Mais on me répond. C’est bien la famille de Léon ! Cette personne est à la fois surprise et bouleversée ; Léon n’avait évidemment jamais parlé de ces lettres. Qui dirait, revenant de guerre, « Tiens, j’étais enfermé à Douadic, et j’ai écrit à Pétain pour être libéré. Eh bien ! Figure-toi que ça n’a pas marché ! » Elle nous parle d’un autre membre de la famille plus à même de nous conter l’histoire de Léon. Rendez-vous est ainsi pris à Bruxelles avec notre informateur.

C’est dans l’atmosphère feutrée d’un restaurant des beaux quartiers bruxellois que je rencontre mon indic’. Il m’a apporté des photographies avant et après-guerre. C’est étrange de découvrir le visage de ce Léon de 15 ans sur une plage belge, si souriant si confiant en l’avenir, et ensuite l’air qu’il arbore après la guerre, du genre plutôt énigmatique.

Il nous révèle très vite que Léon n’a pratiquement jamais parlé de son parcours pendant la guerre, qu’il est toute sa vie resté très secret et taciturne. Ce qui ne nous arrange pas, convenons-en.

Mais on en apprend quand même beaucoup : Azryl, Marjem, Léon – et sa petite sœur Bella née en 1926 à Varsovie – sont arrivés en Belgique à la fin des années 1920 fuyant les premiers pogroms et l’atmosphère pestilentielle régnant déjà en Pologne à cette époque. Le père de famille tient une boutique d’habillement et d’accessoires à Varsovie, il reprend un commerce à Anvers, une bonneterie dans le quartier juif des diamantaires d’Anvers. Léon et Bella accueillent ensuite un petit-frère Abraham né en Belgique.

Notre informateur nous dit aussi que dans sa jeunesse, Léon lisait énormément, apprenait seul des langues étrangères et fréquentait beaucoup les cinémas de son quartier. Autodidacte surdoué et très cultivé, il pouvait regarder la carte d’une ville une seule fois et s’y repérer comme s’il y était né. Il se lance très tôt, probablement vers 1936, dans le métier de lapidaire, tailleur de diamants, refusant à son père Azryl la proposition de le rejoindre à la boutique.

L’indic’ nous dit encore qu’un soir des années 1990, lors d’un dîner improvisé en famille, Léon a pour la première fois – et pour la dernière – raconté son histoire. Il nous livre ses souvenirs de cette soirée si particulière :

Lorsque la guerre éclate, Azryl, Marjem, Léon, Bella et Abraham se réfugient à Bruxelles où ils trouvent à se cacher sous de fausses identités dans une petite maison d’un quartier calme. Léon, l’aîné, qui est déjà un jeune homme de 20 ans, ne peut pas rester, il doit quitter la famille pour la protéger. Il se serait enfui de Belgique pour la Suisse, sans que la date ne soit connue, avec son oncle Lebjus Kacenelenbogen, l’un des frères d’Azryl. Mais en route, il change d’avis, déclare vouloir se rendre en Angleterre, et prend le chemin de la France. Il se fait arrêter quelque part, puis est interné à Drancy. Là, il rencontre son oncle Jacob – un autre frère d’Azryl. Mais Léon s’échappe par le système d’évacuation des eaux usées du camp. Curieusement, Jacob refuse de le suivre. L’oncle Jacob est désormais l’otage d’un piège mortel qui va le mener à Auschwitz où il disparaît en 1942.

Léon est ensuite interné au camp de Rivesaltes nous dit notre informateur, mais il ne connaît pas exactement les circonstances. De celui-ci, on le libère, paraît-il. Le récit se poursuit : Léon est ensuite arrêté en Espagne. Notre polyglotte surdoué se fait alors passer pour un aviateur de l’armée britannique, ce qui fonctionne. Il est interné avec ses compatriotes anglo-saxons, qui le croient eux aussi Anglais. Nous connaissons déjà le camp : celui de Miranda de Ebro qui était indiqué sur la carte du JDC et qui a une bien triste réputation. Après sa libération quelque temps plus tard, il se rend en Palestine d’où il ne donne aucune nouvelle à sa famille.

La guerre s’achève. Léon fait toujours le mort. Sa mère apprend par hasard qu’il est bien est vivant et qu’il est en Palestine ! Elle ira là-bas le convaincre de revenir auprès des siens. De retour d’Israël, d’où il a désormais la nationalité, Léon s’installe chez ses parents. Il poursuit sa carrière de tailleur de diamants à la bourse d’Anvers, devient Belge. Il se marie finalement à 45 ans avec Bracha Freireich. Il n’aura jamais d’enfants et s’éteindra en 2007, laissant l’image d’un homme secret, taciturne, peut-être étrange et qui ne parlait jamais de la guerre.

Eh bien !

L’oncle Jacob, l’oncle Lebjus, Drancy, Rivesaltes, Léon l’Anglais en Espagne, le surdoué souriant et le mort bien vivant. Je quitte Bruxelles avec encore plus de questions qu’à mon arrivée. J’ai bien fait de venir. Que de pistes à étudier. Où me mèneront-elles ?

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