
2 – Deux lettres et le néant
Léon Kacenelenbogen a écrit deux fois à Pétain. Ces deux lettres sont les seules traces dont je dispose pour découvrir ce qu’il lui est arrivé. Que nous apprennent-elles ?
La recherche débute évidemment par la lecture très attentive de leur contenu afin d’y traquer tous les indices susceptibles d’aider l’investigation. La première est datée du 27 août 1942. Il est alors enfermé au camp de Douadic et demande au Maréchal de l’aider. On devine qu’il a été arrêté la veille, lors de la rafle des juifs en zone libre du 26 août. Sa seconde lettre, toujours adressée au vieux Pétain, est datée du lendemain ; cette fois-ci, il est prisonnier du camp de Nexon. De ces deux missives, on devine un jeune homme singulier, à la fois insolent et sincère, plein d’espoir et aux abois. Un personnage unique. Voyez par vous-même :

Source : Archives nationales, fonds du Commissariat général aux questions juives
« Centre d’accueil, camp de Douadic, le 27 août 1942
Monsieur le maréchal Pétain,
En apprenant qu’un miracle est arrivé à Lourdes, j’ai pris mon courage à deux mains, pour vous écrire ma requête, avec l’espérance que Dieu en produirait encore un en ma faveur, en vous la faisant lire avec indulgence. Certes, quand je songe à votre personnalité, à votre œuvre sublime, je vois quel lamentable atome je suis et combien peu ma disparition influencera le monde. Fait-on attention aux fourmis qu’on écrase en marchant ? Et une fourmi vaut au moins autant que moi. Je ne vous demande pas grand-chose, je suis condamné à mort et je veux vivre, je vous demande ce que Dieu m’a donné : la vie. Sachez, en toute franchise, que je suis un sinistre individu, très peu recommandable. J’ai commis l’horrible crime de naître en Pologne, et, avec un cynisme sans pareil, mon père m’a choisi la religion juive. Oui, Monsieur le Maréchal, je suis un vulgaire juif, un sale youpin, un représentant de la race damnée et condamnée ; le comble de crapulerie. Mais, j’ai vingt ans et je veux vivre ! C’est pourquoi je vous demande, humblement, avec le droit sacré d’une créature de Dieu : laissez-moi vivre ! Faites-moi la grâce de m’envoyer travailler dans les mines de charbon, condamnez-moi aux travaux forcés, permettez-moi de servir la France dans la Légion étrangère.
Si tout ceci est impossible, fusillez-moi ; je n’ai pas peur de mourir, mais permettez que je meure au moins en homme, et pas en chien, car, si on m’envoye chez les allemands, ce sera la lente agonie, la mort par torture, dans un trou obscur. Dieu veuille que cette lettre tombe dans vos mains, car vous, le grand soldat, l’ami du Maréchal Foch, vous me comprendrez et me sauverez, ou me permettrez de mourir comme un être humain.
Maintenant permettez que je vous donne le nom du criminel : Je m’appelle Léon Kacenelenbogen, né à Varsovie (Pologne) le 3 janvier 1921. Venant de Bruxelles (Belgique) j’ai reçu à la préfecture de Châteauroux, le 17 juillet 1942, un permis de séjour, pour Argenton. Pour le moment je suis interné dans le camp de Douadic, Indre, dans la baraque n° 4 (en attendant ma déportation vers l’enfer, je crains).
Sachez-donc, Mr. le Maréchal, qu’un être humain, si abject soit-il dans l’opinion européenne, n’attend plus rien, à part de vous. Vous connaissant par votre œuvre, j’ose espérer votre bienveillante indulgence..
Votre serviteur qui espère, et qui a la conscience coupable de vous faire perdre un temps inestimable,
Léon Kacenelenbogen
P.S. Monsieur le secrétaire ou n’importe quel autre intermédiaire, au nom de tout ce qui vous est sacré, ayez pitié d’un condamné et faites parvenir cette missive dans les mains du destinataire. Merci d’avance ! »

Source : Archives nationales, fonds du Commissariat général aux questions juives
« Camp de Nexon, le 28 août 1942
Monsieur le Maréchal,
Veuillez avoir l’indulgence de gaspiller quelques de vos précieux instants à lire les lamentations d’un condamné à mort. Il y a quelques jours un miracle s’est produit à Lourdes, j’espère qu’un autre miracle se produira en ma faveur par votre intervention toute-puissante. Certes, entre vous et moi il y a la distance qui sépare le génie, constructeur des royaumes et la fourmi infime qu’on écrase sans la voir en se promenant.
J’aime la France comme ma seconde patrie, ma patrie spirituelle, malheureusement, bien que j’ai fait mon possible pour m’engager dans l’armée polonaise en France, j’ai été déclaré inapte au service, et comme je manque des documents que j’ai laissés en Belgique, d’où je viens d’arriver il y a trois mois, je crains d’être envoyé en Pologne, ce qui équivaut à la mort cruelle dans une agonie lente au fond de quelque trou obscur.
C’est pourquoi je vous demande, à vous personnellement, ma grâce. Envoyez-moi aux travaux forcés dans les mines de charbon, ou bien permettez-moi de servir la France dans la légion étrangère, à la rigueur faites-moi fusiller, mais permettez-moi de mourir en homme d’honneur.
Le grand soldat, l’ami du maréchal Foch, le père de la France ne saurait me refuser ceci.
Mon nom est Kacenelenbogen Lejb, né 3 janvier à Varsovie, et interné dans la baraque 11 du camp de Nexon.
Le crime que j’ai commis c’est d’être né de religion israélite.
Mais d’habitude, le bon Dieu ne fait pas d’erreur, et s’il m’a donné la vie, c’est que j’ai le droit de vivre. Donnez-moi la vie et vous serez béni par une famille de plus.
En m’excusant du dérangement que je vous cause et dans l’espoir unique de votre infinie bonté, je signe humblement
Lejb Kacenelenbogen.
N.B. Mr. le secrétaire privé ou n’importe quel autre intermédiaire, soyez charitable et sauvez un innocent en remettant cette missive au destinataire. Merci de tout cœur. »
J’ai donc de la chance, mon enquêté nous révèle d’entrée ses date et lieu de naissance : Léon Kacenelenbogen, né à Varsovie le 3 janvier 1921, résidant en Belgique.
On y apprend également :
– qu’il a tenté de s’enrôler dans l’armée polonaise en France, mais a été déclaré inapte au service ;
– qu’il est arrivé en France « il y a trois mois » ;
– qu’il a reçu à la préfecture de Châteauroux un « permis de séjour pour Argenton » le 17 juillet 1942 ;
– qu’il est interné le 27 août 1942 au camp de Douadic (baraque 4), puis au camp de Nexon le 28 (baraque 11) ;
– qu’un miracle a eu lieu à Lourdes en cette fin août 1942.
C’est avec ces éléments que l’enquête débute. Mais comment retrouver un individu ayant sans doute péri dans les camps il y a près de 80 ans ? Comment lui donner un corps, tout du moins un visage, une histoire, un paysage. On sait déjà que Léon a été la victime de la rafle des juifs en zone libre du 26 août 1942. Mon premier objectif est d’apprendre ce qui lui est arrivé après avoir envoyé ces deux lettres. J’espère retrouver sa famille.
Au début de ma recherche, je n’ai pas accès aux sites payants de généalogie, le temps pour la production de s’abonner… Je tente alors ma chance sur les bases gratuites ou simplement sur le web. Je repère un Michel Kacenelenbogen de Belgique – homme de théâtre réputé et qui tient la salle Le Public à Bruxelles. Après que le réalisateur ait fait jouer quelques contacts, nous lui demandons si Léon pourrait être de sa famille. « Non » nous répond-il, il y avait bien un oncle qui s’appelait Léon, mais il est impossible qu’il soit l’auteur de ces lettres. Fin de la piste.
Tout reste ainsi à l’unisson, entre impasses et chausse-trappes. Si je découvre les parcours d’autres personnes de la « liste de Prieur », Léon reste quant à lui étranger à mes découvertes. Et le montage du film va bientôt s’achever.
Novembre 2021. J’ai accès à MyHeritage, une multinationale israélienne qui propose tests génétiques et bases de données pantagruéliques. J’emploie évidemment d’autres sites (Geni, Geneanet, Ancestry, JewishGen, etc.), mais MyHeritage est un incontournable de la généalogie grâce aux informations de tous pays et de toutes périodes qui y sont disponibles. Là, dans le moteur de recherche, je tape simplement « Léon Kacenelenbogen », né en « 1921 », sans plus de précisions à ce stade, et j’appuie sur la touche « entrée ».
Et Léon apparaît. Sur la 3e ligne des résultats, la photographie d’identité d’un jeune homme est accolée à son nom exactement orthographié, ses lieu et date de naissance, tout correspond. Léon ! Tout ceci a été décidément très facile. La suite le sera un peu moins.

Source : Archives d’État d’Israël via MyHeritage
Le document à l’origine de ce résultat est une demande de naturalisation auprès de l’autorité britannique en Palestine datant de 1946 : il avait donc survécu à l’Holocauste ! Lui qui voulait vivre ! La documentation reproduite tant en hébreu qu’en anglais nous apprend qu’il est tailleur de diamants et qu’il habite à Netanya. Surtout, on trouve une pièce maîtresse à ce dossier : un papier d’identité daté du 29 décembre 1943 et tamponné par l’Ambassade de Grande-Bretagne à Barcelone. Mais que faisait donc Léon avec les Anglais en Espagne fin 1943 alors que nous l’avions laissé dans son camp de Nexon en août 1942, avec une chance de survie des plus faibles ? Par quel parcours qu’on pressent désormais extraordinaire notre ami a-t-il réussi à s’extraire des pièges mortels qui lui étaient réservés ? Quand et comment était-il arrivé à fuir ?

Source : Archives d’État d’Israël via MyHeritage
Grâce aux personnages du film « Les Suppliques », j’ai peu à peu appris à tracer les parcours des persécutés pendant la guerre. Le premier réflexe, je le sais maintenant, est de consulter la base « Holocaust Survivors and Victims Database » de l’USHMM. Beaucoup de destins s’y trouvent consignés. Mais pas celui de Léon. Une autre base décisive : celle des archives en ligne du JDC. Là, je trouve un élément crucial : une carte au nom de Léon. J’aurais pu la localiser avant me dis-je, c’était facile. Qu’importe, elle nous apprend beaucoup sur l’étendue immense de notre ignorance : Léon se retrouve à Barcelone en mai 1943 après avoir été libéré du camp de concentration de Miranda de Ebro. Nous qui l’avions laissé à Nexon presque mort pour le retrouver bien vivant en Palestine, il était aussi passé par un camp en Espagne !
Localiser sa famille devient alors l’objectif prioritaire.

Source : JDC Archives – https://search.archives.jdc.org/search.asp?