
14 – Encore un camp ? Et puis des diamants
L’histoire de Léon n’est pas tout à fait terminée. Car dès leur descente du Nyassa, les passagers sont dirigés en bus vers le camp dit « d’accueil » d’Atlit, qui rappelle des souvenirs douloureux à certains. On les comprend quand on observe photographies et films.
« Au bout d’une heure, nous sommes arrivés dans un camp militaire. Des gardes partout, de hautes clôtures avec des bobines de fil de fer barbelé sur le dessus, ce qui choquait ceux qui venaient d’être libérés. Nous étions arrivés au camp d’Atlit, le principal centre d’accueil des immigrés du pays. La première chose qu’ils ont faite a été de séparer les hommes des femmes. Nous nous sommes installés dans de longues casernes, comme dans les camps de concentration. Cela créait de la confusion et une certaine méfiance. Quelle était la raison d’un traitement si hostile ? Bien que l’atmosphère fût chargée, les optimistes considéraient que cela juste une règle qui devait être suivie. »
Moshe Yanai, « Odisea de un israelí español (Cap.IV) » – https://mozaika.es/magazine/odisea-de-un-israeli-espanol-cap-iv/


Source : Archives d’État d’Israël – Zoltan Kruger

Source : Archives d’État d’Israël – Zoltan Kruger
C’est donc bien par un camp qui en convoque d’autres que Léon va passer sa première semaine « de liberté ». J’avoue que je ne m’attendais à un tel traitement.
« Nous nous sommes lavés et les plus âgés ont été soumis à de longs interrogatoires. Bien qu’il s’agisse d’immigrants légaux, les autorités se méfiaient de tout juif qui entrait dans le pays. »
Moshe Yanai, « Odisea de un israelí español (Cap.IV) » – https://mozaika.es/magazine/odisea-de-un-israeli-espanol-cap-iv/
Je n’ai pas réussi à retrouver l’interrogatoire de Léon dans les archives israéliennes. On l’imagine raconter sa traversée de l’Europe, de la Pologne à la Belgique, à la France et à l’Espagne ; il doit surtout dire ce qu’il compte faire sur ce jeune territoire en mouvement où tout reste à construire. Sur les registres d’arrivée du Nyassa, Léon déclare vouloir se rendre chez son oncle Hermann qui habiterait à Raanana. Mais son oncle Hermann est déjà arrivé aux USA à cette date.

Source : Archives d’État d’Israël
La famille m’avait quant à elle informée que Léon avait un temps intégré un kibboutz, sans doute celui d’HaOgen, l’un des plus anciens, près de Haïfa. Mais la formation que Léon a reçue à Anvers va lui offrir des opportunités nouvelles.
Il est en effet probable qu’il se soit très rapidement installé à Netanya après son arrivée. Dès le début de la guerre, le village – qui compte alors quelques centaines d’âmes – avait été désigné comme la nouvelle capitale du diamant, pour remplacer les places belges (dont Anvers) et néerlandaises bientôt occupées et qui ne produiront plus rien dès 1940. Netanya a ainsi besoin de main d’œuvre ; pour son industrie, cette immigration qui reprend est une aubaine, Léon – qui est déjà formé à la taille du diamant -, une chance.

Source : Archives centrales sionistes

Source : Collection particulière Kacenelenbogen – Ne pas copier sans autorisation
À Netanya, on trouve l’usine de deux cousins hongrois : Zvi Rosenberg et Asher (Anton) Daskal (Dascal) qui ont créé la toute première entreprise palestinienne de diamants. Asher Daskal, né en 1908, est parti de Hongrie à Anvers à la fin des années 1920 pour y investir dans le diamant. Puis il émigre en Palestine en 1937. Ces cousins deviennent, grâce à la guerre, de puissants magnats de l’industrie diamantaire. Si je détaille autant ce parcours, c’est que l’une des deux personnes à se porter garantes pour Léon dans le cadre de sa naturalisation palestinienne de septembre 1946 n’est autre que notre gros bonnet du diamant : Daskal !

Source : Archives d’État d’Israël

Source : Archives d’État d’Israël
Mais Léon ne songe-t-il pas à rentrer maintenant que la guerre est achevée ? Depuis qu’il est arrivé en Palestine, il n’a jamais repris contact avec sa famille, il n’a pas cherché à savoir ce qu’il leur était arrivé, il n’a rien dit, n’a rien fait. Je crois qu’il avait peur d’apprendre leur extermination dans les camps de la mort, qu’il était certain qu’il ne retrouverait plus personne. Il ignore qu’ils ont échappé au pire : tous ont été arrêtés, enfermés à la Caserne Dossin de Malines, près d’Anvers. Mais ils ont échappé de peu à la déportation et ont été libérés par les troupes alliées le 3 septembre 1944.
De l’autre côté de la Méditerranée, en Belgique, Azryl, Marjem, Bella et Abraham aussi le croient disparu. Mais un beau jour, Marjem – qui annonce encore une fois à une connaissance que son Léon est mort-, reçoit en retour une nouvelle à laquelle elle ne s’attend pas : « Mais non ton fils n’est pas mort ! Il a été aperçu dans un kibboutz l’année dernière, en 1944 ! » Sans attendre son reste, Maman Kacenelenbogen part immédiatement en Palestine y rechercher Léon. On imagine les retrouvailles, après presque quatre années de séparation et d’incertitude.
Mais Léon ne veut pas revenir en Belgique, sa nouvelle vie est ici, il a sa carrière de tailleur de diamants et il est doué. Il semble ainsi logique qu’il ait, en 1947 et 1948, participé à la guerre d’Indépendance ; il a alors 26 ans et la nationalité depuis 1946. Peut-être a-t-il repensé alors à cette armée polonaise reconstituée en France qui n’avait pas voulu de lui ? Je l’imagine encore lire dans la presse en hébreu les articles relatant le procès de Pétain à l’été 1945. Et se remémorer en souriant ces deux lettres qu’il lui avait adressées trois ans plus tôt, dans une autre vie.

Source : Collection particulière Kacenelenbogen – Ne pas copier sans autorisation
Mais Marjem insiste souvent et longtemps pour qu’il revienne. Et comme c’est une mère juive, elle réussit plutôt bien ! Dans le dossier d’étranger de Léon transmis par Archives générales du Royaume belge – qui continue d’être alimenté après-guerre – on le voit demander des permis de travail à partir de janvier 1950, date de son retour définitif. On le voit aussi batailler pour obtenir la nationalité belge qui ne lui sera accordée qu’en 1956.
Léon poursuit ainsi à Anvers sa carrière dans la taille des diamants. Il est très doué, l’excellence de ses gestes est très demandée, mais il ne cherche pas à faire fortune. Il vit protégé dans le cocon familial jusqu’à ses 45 ans – il faut bien rattraper le temps-, âge auquel il rencontre Bracha, d’origine hongroise et qui vient de fêter ses 40 ans. Il l’épouse en 1966. Ils habitent 16 Van Leriusstraat. Ils n’ont pas d’enfants, mais leur deux solitudes s’accordent ; ils mènent vie douce qui s’écoule de manière simple.
Puis Léon disparaît à Anvers le 15 octobre 2017. J’aurais tant voulu le rencontrer.
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