
12 – Opération Nyassa
Que faire maintenant ? Où aller ? Partir aux USA via Lisbonne comme beaucoup le font ? Mais le nombre des visas accordés par les Américains est de plus en plus faible, notamment pour les Polonais. Rejoindre Londres et les combattants libres ? Sans doute l’a-t-il envisagé un temps. Mais une autre voie va s’ouvrir devant lui, un extraordinaire chemin de sortie qui est le fruit d’un incroyable tour de force. C’est « l’Opération Nyassa » ou l’histoire du tout premier navire à convoyer des réfugiés juifs vers la Palestine depuis le début de la guerre – et avec l’accord des Allemands s’il vous plaît ! Le tout en janvier 1944, alors que la guerre partout encore fait rage.
C’est au départ par déduction qu’on apprend que Léon fait partie de cette aventure : sur la carte du JDC, on indique qu’il part « avec le groupe Palestinien » le 18 janvier 1944. Et sur le verso du papier d’identité édité à Barcelone et que nous avions trouvé au tout au début de l’enquête, on trouve deux tampons : celui du « British Passport control » en date du 11 janvier 1944 édité à Madrid en vue de son immigration en Palestine (c’est un ticket sans retour, « good for single journey ») et le second tampon, où on déchiffre « gouvernement de Palestine », « Haïfa port ».

Source : Archive d’État, Israël – dossier de naturalisation de Léon K.
Or, en ce début 1944, il ne peut rejoindre que le Nyassa, il n’y a pas d’autres bateaux en direction de la Palestine. C’est d’ailleurs le tout premier depuis le début de la guerre.
Cette expédition du Nyassa est une gigantesque opération conjointement montée par le JDC – en tête de laquelle on trouve Peretz Leshem et Samuel Sequerra -, l’HICEM (Société américaine d’aide aux immigrants juifs) et les gouvernements portugais, anglais et dans une moindre mesure espagnol. Au total, cette opération coûte 92.000 livres, soit plus de 4 millions d’euros actuels. Et si les Allemands acceptent le passage du navire à travers la Méditerranée qu’ils contrôlent encore, c’est qu’en contrepartie, il poursuivra son chemin vers le canal de Suez, puis Ceylan (l’actuel Sri Lanka) où embarqueront des centaines de soldats de la Wehrmacht, à rapatrier sur les fronts européens.
En ligne, on trouve les archives de Sir Samuel Hoare, l’ambassadeur de la Grande-Bretagne à Madrid. Il prend une grande part dans la réussite de cette opération exceptionnelle, se battant comme un diable pour obtenir les autorisations de part et d’autre, surtout du côté espagnol d’ailleurs…

Source : Archive US Library of Congress)

Source : Archive de Samuel Hoar – National Archive UK via archive.org
Mais c’est aussi l’action conjuguée de Samuel Sequerra et Peretz Leshem du JDC qu’il faut évidemment saluer. Ce dernier avait témoigné de cette aventure pour Yad Vashem en 1991 :
« Obtenir un navire portugais ou espagnol était difficile tant que l’Allemagne contrôlait la Méditerranée avec ses sous-marins. Nous devions négocier avec les autorités allemandes pour qu’elles autorisent le passage du navire en route vers la Palestine. Cela impliquait des négociations entre les gouvernements portugais et hitlérien, et peut-être aussi avec l’Espagne, car certains immigrants venaient d’Espagne.
Finalement, nous avons obtenu un bateau des autorités portugaises. (…). Cependant, le problème résidait dans les certificats. Au début du mois de janvier, les documents n’étaient pas encore arrivés, je me suis un peu inquiété de la tournure des événements. Je ne savais pas s’il fallait dire aux gens de préparer leur départ, de vendre tous leurs biens (…). J’ai demandé à me rendre au consulat général britannique à Madrid pour rencontrer l’ambassadeur [Samuel Hoare] (…). Je lui ai dit que nous n’avions pas reçu les certificats nécessaires. Je lui ai demandé s’il était prêt à accorder les visas, même sans les certificats, afin de permettre à l’affaire de continuer. Il a alors commandé deux tasses de thé et déclaré que les certificats arriveraient à temps. Il a ajouté qu’il espérait qu’aucune action illégale de sa part contre l’État britannique en Palestine ne serait nécessaire.
Je ne sais pas ce qu’il a fait ensuite. (…) Lorsque les certificats sont enfin arrivés, la dame du bureau de contrôle des passeports a travaillé jour et nuit pour délivrer des visas à des dizaines d’immigrants qui arrivaient de Barcelone à Cadix (Cádiz).
Oral history interview with Peretz Leshem :
https://collections.ushmm.org/search/catalog/irn503268
L’action conjointe de ces trois hommes, Hoare, Leshem et Sequerra, va permettre en une seule mission le sauvetage de plus 750 juifs de tous les âges et de toutes les nationalités.

Source : Archives du JDC
Et c’est ainsi que 8 jours après son 23e anniversaire, Léon obtient son visa pour la liberté, à la toute dernière minute. Il peut alors poursuivre son périple : tout d’abord Madrid, puis Cadix où le Nyassa doit arriver après avoir chargé ses premiers passagers à Lisbonne. À l’aube du 21 janvier 1944, le paquebot quitte l’Europe avec à son bord 756 juifs survivants.

Source : Archives du JDC
En ligne, dans les archives de l’HICEM, on trouve deux listes : celles des départs de Lisbonne et Cadiz, dressée par Peretz Leshem et celle des arrivées, établie par le gouvernement de Palestine. Sur les deux Léon évidemment y figure. Mais on retrouve aussi l’ami Isaac Markuszower, le compagnon d’infortune d’Espolla et de Miranda. Lui aussi a réussi à monter à bord du bateau qui les éloigne de cette Europe détruite par la haine. Il y a encore Aron Kac, qui avait été arrêté dans le train de Reignac avec Joseph et Léon 18 mois plus tôt. Des destins croisés mais dont la trajectoire mène toujours vers la liberté.

Source : Archive « Peretz Leshem » Leo Baeck Institute
On trouve aussi en ligne le témoignage d’un homme, alors adolescent en 1944. Il était avec Léon et nous raconte ce que furent leurs derniers jours en Europe :
« Nous nous sommes donc lancés dans un voyage vers l’inconnu (…) Le jour du départ est arrivé. Ce qui ressemblait à une foule immense s’était rassemblé à la gare centrale de Barcelone. C’était un peu surprenant : il semble que toute la communauté juive était venue nous accompagner. Nous étions plusieurs centaines de personnes et nous voyagions en train spécial. Les dernières embrassades d’adieux et déjà le convoi se préparait à partir. Puis comme par magie, les couplets d’une chanson se sont fait entendre, les paroles m’étaient incompréhensibles, mais certains se sont mis à les chanter, visiblement émus. Ce n’est que plus tard que j’ai appris que c’était « Hatikva », la mélodie qui devait devenir l’hymne national d’Israël.
Après un bref séjour à Madrid, où d’autres réfugiés nous ont rejoints, nous avons repris notre route vers le sud. Notre destination : Cadix. Nous y étions logés dans un modeste hôtel.(…) Nous avons passé quelques jours très paisibles dans cette belle ville.
Puis notre bateau est arrivé de Lisbonne ; nous avons finalement mis les voiles vers la fin janvier. Cap sur la Palestine, en route vers l’inconnu. Du pont, nous voyions les côtes espagnoles s’éloigner. Pour moi, c’était douloureux d’être séparé du pays dans lequel j’étais né, mais je me sentais encouragé par mon père qui avait retrouvé sa liberté, la famille qui était réunie. Et nous entreprenions un voyage là où la dictature ne régnait pas et où les gens étaient libres. Telles étaient du moins les pensées qui traversaient mon esprit d’adolescent. »
Moshe Yanai, « Odisea de un israelí español (Cap.IV) » –https://mozaika.es/magazine/odisea-de-un-israeli-espanol-cap-iv/
Peut-être étaient-ce aussi les pensées qui s’agitaient sous le crâne de Léon ? Il est désormais libre et vogue vers un inconnu plein d’espérance.

Source : United States Holocaust Memorial Museum