11 – Le Joint de Barcelone

11 – Le Joint de Barcelone

Grâce à la carte qu’on peut retrouver en ligne dans les archives du JDC, on sait que Léon est finalement libéré de Miranda le 12 mai 1943. Comment ? Sans doute aidé, comme les autres soldats anglais, par l’ambassade de leur patrie. Léon se rend alors à Barcelone. On connaît l’adresse : la pension Cisneros de Barcelone, 54 de la rue Aribau, aujourd’hui encore un hôtel. Et maintenant, que faire ?

Sa libération du camp de Miranda signe aussi pour Léon la réintégration de sa véritable identité : celui d’un apatride juif qui fuit les persécutions nazies. C’est à ce moment que l’American Joint Distribution Committee -(résumé en JDC, dit aussi le Joint), puissante association qui aide les juifs d’Europe à s’en sortir – entre en scène.

L’organisme principal du Joint en Europe est basé au Portugal, à Lisbonne ; c’est Peretz Leshem/Fritz Lichtenstein qui le dirige efficacement. Né en Allemagne au début du siècle, il a immigré en Palestine en 1926. Il sera ambassadeur après la guerre. Pour le moment, il arrive en Europe début 1942 pour organiser l’immigration des juifs réfugiés depuis l’Espagne et le Portugal.

En Espagne, le Joint est sous la responsabilité de Samuel Sequerra alias « Pierre le fou », un économiste juif portugais qui débarque à Barcelone en novembre 1941, officiellement en tant que représentant de la Croix-Rouge portugaise – une façade. Véritable objectif : ouvrir dans la ville une antenne du Joint. Son QG : l’hôtel Bristol sur la place de Catalogne, où ses bureaux occupent un étage entier.

« Dès qu’il avait connaissance de l’arrivée d’un groupe, Sequerra allait chercher ses membres, payait la facture et les emmenait à Barcelone, où il trouvait un hébergement temporaire pour ceux qui arrivaient avec leurs seuls vêtements sur le dos. Le JCDC payait 23,50 pesetas par personne et par jour pour le logement, la nourriture et l’argent de poche ». https://serhistorico.net/2021/12/03/francisco-franco-protector-de-los-judios-1936-1942/ Francesc Tur, ¿Francisco Franco, Protector de los Judíos ? (1936-1942)

Notre homme travaille d’ailleurs aussi pour le contre-espionnage français libre (en livrant des informations sur l’organisation des services secrets allemands en Espagne). C’est donc un sacré personnage qui va aider Léon à se sortir des griffes de l’Europe en guerre.

Samuel Sequerra et Perez Leshem jouent des rôles complémentaires : Sequerra à Barcelone accueille et soutient les réfugiés fuyant la France, tandis que Leshem à Lisbonne organise leur départ vers des refuges définitifs, en Amérique pour le moment, vers la Palestine à partir de janvier 1944. Leur travail, dans le contexte de neutralité ambiguë des régimes ibériques, permet de sauver plusieurs milliers de vies (les chiffres exacts restent débattus, de 5.000 à 10.000 juifs sauvés).

En attendant son départ vers une destination inconnue, Léon reste ainsi huit mois de plus en Espagne, mais cette fois, les conditions sont bien différentes. Qu’y fait-il ? Une petite idée peut-être avec le témoignage de Gérard Foult, un Français tout juste libéré de prison, et qui arrive à la pension Cisneros justement, deux mois avant Léon :

« Toujours sous surveillance, mais sans menotte, nous partîmes pour Barcelone en train. À l’arrivée (…), pensions de famille étriquées pour les Français français ; Pension Cisneros, Caille Cisneros pour votre serviteur. Point d’argent, pas d’allure (…). Mais beaucoup plus d’appétit et de tentation qu’en prison : j’étais dans la force de l’âge. Je découvrais Barcelona, Tibidabo Barcelona, Paseo de Gracia, Avenida de la luz, Rambla Colon, Barrio Chino. Dans ce marché aux puces, quelques mouchoirs ou chaussettes usés se transformaient pour nous en quelques suppléments : touron, noisettes. (…). Tout cela ne compensait pas les attentes interminables des repas dans ces petites pensions : 13h30 et 21h. Nos promenades nous menaient au hasard devant des pâtisseries et nous croisions des femmes ; nous avions plus de tentations qu’en prison et comme tout est relatif… »

Témoignage de Gérard Foult, disponible sur le site « France-Libre » : https://www.france-libre.net/site/wp-content/uploads/2014/01/Souvenirs-de-voyages-V2.pdf

Le témoignage de Gérard Foult nous éclaire un peu, mais il existe une différence de taille avec Léon : lui n’est pas juif. Pour notre Polonais apatride, les risques sont encore grands, l’incertitude terrible. Et puis Léon n’a aucun nouvelles de sa famille, que sont-ils devenus ? Les informations sur la guerre l’angoissent sans doute, celles des journaux, mais aussi celles qu’il peut voir au cinéma, où j’imagine il se rend de nouveau. Les archives des Actualités cinématographiques espagnoles sont en ligne. Celles des « années Léon » sont un curieux mélange où se succèdent par exemple : une séquence sur les victoires allemandes sur le front africain / un reportage admiratif sur Clark Gable qui s’est engagé dans la guerre / une séquence sur Franco en parade / une autre sur les destructions de Bruxelles / une dernière sur les plages de Barcelone…

1943 – Images d’actualités cinématographiques espagnoles
Source : NODO – https://www.rtve.es/filmoteca/no-do/

Pour le moment donc, Léon attend une issue. J’imagine sa peur se mêlant à l’ennui, la torpeur de l’été, les jours qui se traînent, lourds d’incertitude. Sur la carte du JDC, un dernière mention reste mystérieuse : « Parti avec le groupe Palestinien 18/01/44 »…

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