10 – Mister K. in Spain

10 – Mister K. in Spain

La famille nous a révélé que Léon a été arrêté en Espagne, qu’il se serait fait passer pour un pilote de la RAF, ce qui ne l’empêchera pas d’être emprisonné plusieurs mois à Miranda de Ebro, ce que confirme la carte du JDC retrouvée. Mis à part ça, on ne sait rien. Il faut trouver le soldat Léon.

Comment chercher ? C’est Joan Ferrer (directeur des archives historiques de Gérone) qui me met sur la piste. Il me faut consulter le fonds « Expedients de frontera » des Archives du « Govern Civil de Girona » ; il composé de plus de 48.000 dossiers de personnes arrêtées à la frontière à cette époque. Peut-être que Léon y figure. Et par chance, tout est en ligne.

Les premières tentatives pour retrouver Léon ne donnent rien. Les recherches sont en mode « exact », si on fait une seule faute, le dossier ne sort pas. Et les fautes à Kacenelenbogen sont multiples, elles ne manquent jamais d’imagination. Et puis, s’il avait changé de nom ? Après tout, s’il se fait passer pour un Anglais, Kacenelenbogen goûte peu l’anglo-saxon. Pas dépit, je recherche tous les Léon du fonds, c’est un prénom très international, autant le garder. Et au bout de quelques pages de résultats, notre Anglais Leon KACENEBOGEN (il a perdu son LE) apparaît !

Léon se fait ainsi attraper le 25 septembre 1942 (il n’a pas couru longtemps, tout au plus 15 jours) au col d’Espolla, à 4 km de la frontière, et à 60 de Rivesaltes, et avec 17 autres personnes.

Et il y est bien Anglais ! Il n’est pas pilote de la RAF, mais un « correspondant de campagne », une sorte d’espion. Son père n’est plus Azryl le Polonais, mais John, of course. Néanmoins, il est bien né à Varsovie en 1921 et habite Anvers, mais à une adresse erronée (avenue de Belgique (Belgiëlei), numéro 44, près de la gare).

S’il n’est pas arrêté seul, c’est apparemment le seul à mentir sur sa nationalité. À la fin du PV, le gendarme espagnol note que : « tous sont juifs à l’exception de l’Anglais » ! Avec ses chevaux blonds, ses yeux bleus et l’accent d’Oxford qu’il maitrise à la perfection, il peut tout à fait passer pour un soldat de sa majesté Churchill.

Léon est donc arrêté avec dix-sept compagnons d’infortune. Peuvent-ils nous en apprendre plus sur les conditions d’arrestation de Léon ? On note plusieurs groupes, plusieurs familles.

Et tout d’abord la famille Kormhel-Feigenbaum d’origine polonaise. Ils sont cinq. Les aînés sont David et Régina Kormhel, 56 et 58 ans. Ils se sont installés aux Pays-Bas et y travaillent comme commerçants. Leur fille est avec eux : Ana, 29 ans, et son époux, Isaac Feigenbaum, un électricien de 37 ans venant d’Anvers. Il y a la petite Paulette, leur fille de 6 ans et le frère d’Isaac, Salomon Feigenbaum qui lui a 38 ans.

Avec eux, il y a 3 couples, tous d’origine polonaise : tout d’abord les Tauber, Israël & Johanna, commerçants d’Anvers âgés de 41 et 36 ans. Et les Herz, Hermann et Johanna, également commerçants à Anvers et âgés de 56 et 59 ans. Et puis les Roter, Dina et Jacob, 42 et 48 ans, des commerçants de Bruxelles ; eux sont accompagnés du frère de Jacob, Abraham Rotter, 41 ans. Il y aussi un couple d’origine hongroise, Catarina et Martin Goldschmit, 30 et 50 ans, qui habitent aux Pays-Bas.

Et puis il y a trois hommes qui paraissent seuls : Isak Jacob Markusflower (en fait Markuszower), un Polonais d’Amsterdam de 33 ans ; Manfred Zelander, un Néerlandais de 34 ans. Et puis Léon, notre Anglais de Belgique de 22 ans.

C’est donc ce groupe entier qui se fait arrêter après avoir tenté de passer la frontière. On pourrait trouver ce nombre important, dix-huit personnes ; mais les passeurs préféraient organiser leur traversée avec des groupes consistants, maximisant les gains à chaque voyage.

Comment en savoir plus ? Les compagnons d’infortune de Léon pourraient avoir raconté leur histoire quelque part ? D’ailleurs, par quelques recherches généalogiques, je comprends vite qu’Isaac Markuszower a fini par faire partie de la famille Kormhel-Feigenbaum ! Les voyages, même les plus terrifiants, favorisent les rencontres. Les adorables descendants que je localise et contacte m’indiquent un ouvrage important qui parle de l’arrestation de ces dix-huit personnes le 25 septembre 1942 au col d’Espolla. Un ouvrage qui parle donc de Léon !

Je le cite (c’est ma traduction) :

« Alors que mes parents disposent de documents légaux qui nous permettent d’entrer en Espagne, mes grands-parents [Regina & David Kornmehl] n’en ont aucun. L’oncle Paul (…), après avoir engagé des passeurs recommandés par un cafetier [de Perpignan], a loué une ambulance et un chauffeur basque muni d’un brassard de la Croix-Rouge. Et voilà toute la famille qui traverse la frontière à un poste de contrôle rarement surveillé et où le chauffeur “avait un cousin”.

À une heure de route en Espagne, le chauffeur les libère. Les passeurs – deux jeunes hommes en veste et pantalons sales – prennent alors le relais et le groupe tout entier commence à gravir un sentier “où la Guardia civil est trop paresseuse pour aller”.

Mais les passeurs, qui auparavant parlaient un français agréable, crient maintenant en espagnol de marcher plus vite, de grimper plus vite. Plus ils escaladent la côte, plus les passeurs deviennent agressifs.

Dans la vallée glaciale où mon grand-père s’effondre à terre, épuisé, se tenant la poitrine, un passeur réclame un autre “cientos”. Mon oncle Itscho [Isaac Feigenbaum, mari de la fille de Regina et David Kornmehl] lui donne des pesetas, puis essaie des francs, mais l’homme crie : “Dólares, carajo, dólares”. Itscho lui remet un billet de cent dollars jauni. Le passeur grogne et leur dit de monter plus haut. Ils obéissent et se dirigent vers une ferme. Mais en se rapprochant, elle s’avère être un commissariat de police espagnol. Les passeurs ont disparu et la police arrête les contrevenants.

« Survival in Paradise: Sketches from a Refugee Life in Curacao » par Manfred Wolf (petit-fils de Regina et de David).

1942 – Un groupe de candidats à la liberté passent la frontière à la manière de Léon et son équipe

Nous savons donc que Léon a effectivement bien réussi à contacter un passeur, qu’il est probablement resté caché à Perpignan ou dans ses alentours. Comment a-t-il fait ? Qui l’a aidé ? Car il a forcément été aidé. Est-ce par ce cafetier de Perpignan qu’il a lui aussi rejoint ce groupe des candidats à la liberté ? Peut-être.

Quoi qu’il en soit, tous les hommes arrêtés ce jour-là à Espolla sont envoyés à la prison de Figueras, puis à la prison de Barcelone, enfin à celle de Saragosse pour finalement atteindre Miranda de Ebro le 3 octobre 1942. Une tournée des Grands Ducs de l’univers carcéral nord espagnol… Les sept femmes – y compris la petite Paulette, 6 ans – sont quant à elles retenues à la prison pour femmes de Madrid. Mais tous s’en sortiront d’une manière ou d’une autre.

Les 8 mois passés à Miranda de Ebro ont dû être éprouvants. Situé dans la Province de Burgos Il est vaste, 42.000 m2, coincé entre la voie ferrée et le Rio bayas qui coule en contrebas, le camp de concertation a été créé en 1937 pour incarcérer les républicains de la guerre d’Espagne. En 1941, il devient camp de rétention pour combattants ou civils étrangers masculins ; toutes les nationalités se côtoient alors. Polonais, Belges, Néerlandais, Tchécoslovaques, Yougoslaves, Grecs, quelques Français etc., mais aussi un nombre important de Canadiens et puis des Anglais. En réalité, les Français se font quasiment tous passer pour des ressortissants d’autres nationalités (Canadiens essentiellement, en raison de la communauté de langue), car ils ne veulent pas être renvoyés en France.

Les prisonniers vivent rassemblés par nationalité. Seules les ambassades – ainsi que la Croix-Rouge – sont autorisées à aider leurs ressortissants, que ce soit pour le quotidien ou leur éventuelle libération. Si bien que certains prisonniers ne reçoivent aucune aide, comme les Polonais ou les Français. Léon lui est avec les Anglais. Mais tous doivent chaque matin au moment de l’appel exécuter le salut fasciste à Franco. Et comme dans les autres camps, il y a la crasse, les puces, les rats, la faim, la soif, la chaleur excessive en été, le froid assassin en hiver.

1943 – Comme Léon, les prisonniers d’Alcala (près de Madrid) doivent chaque matin effectuer le salut fasciste à Franco

Mais le dossier d’internement de Léon à Miranda de Ebro est enfin arrivé après plus d’un mois d’attente. Il provient du centre des Archives militaires de Guadalajara qui me l’envoie en demandant expressément de ne pas répondre au message, je ne peux même dire merci !

On y trouve deux interrogatoires datés de 1943. Léon – qui tient bien sa légende – y est un Anglais. Il est correspondant de campagne « en chef » à Anvers (il a donc pris du galon depuis Espolla !) Il dit être parti d’Anvers le 10 mai 1940 et être revenu après la débâcle belge début juin (ce qui est vrai) pour poursuivre sa mission d’information. La suite est plus créative. En octobre 1941, les Allemands l’arrêtent et l’internent au camp de prisonniers civils de Hasselt, dont il réussit à s’échapper le 6 août 1942. En cherchant, je ne trouve qu’une prison à Hasselt, qui est réalité en Belgique annexée par l’Allemagne. De toute façon, la date nous dit tout : il dit s’être échappé le 6 août 1942. Or nous savons qu’il musarde de force à Argenton ce jour-là.

Il revient ensuite à la vérité et déclare être entré en France puis avoir franchi clandestinement la frontière espagnole par les montagnes de Figueras le 25 septembre 1942, avec « un ami sans guide ni information qui m’aurait aidé à entrer dans cette nation ». De quel ami parle-t-il ? De son passeur peut-être ?

Son intention poursuit-il : se rendre en Angleterre, via le Portugal.

Léon passe donc bien pour un Anglais. Or, cela aurait pu très mal tourner, et dès le début. Je l’apprends en recevant de l’historien Josep Calvet la fiche de Léon éditée lors de son passage à la prison de Barcelone qu’il fréquente du 29 septembre au 1er octobre 1942. Léon, au nom de famille cette fois très bien orthographié, y est redevenu un juif polonais de Belgique ! Comment cela est-il possible ? Josep répond : à Barcelone « l’interrogatoire est plus strict. En revanche, à Figueras et Miranda de Ebro, ils notent ce que dit le détenu sans détecter ni s’interroger sur les incohérences ». Et sans jamais communiquer entre eux non plus de toute évidence ! Les lourdeurs de l’administration ont parfois du bon.

Léon reste ainsi huit mois enfermé dans le camp de concentration de Miranda de Ebro, intégré au groupe des Anglais qui croient eux aussi à la légende de notre héros. Puis un jour, Léon est libéré. Il réintègre son identité. Nous sommes en mai 1943. Quoi faire maintenant dans cette Espagne amie des Nazis, mais pas ennemie des Alliés non plus ?

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