1 – La liste de Prieur

1 – La liste de Prieur

Alexandre Hallier – producteur passionné – m’appelle un jour d’octobre 2021. Pour sa Générale de Production, il prépare un film auquel il tient beaucoup. Le sujet : des lettres des années 1941-1943 adressées aux autorités de Vichy et qui avaient finalement atterri au Commissariat général aux Questions Juives. Près de 2500 demandes de liberté en tout genre, 2500 suppliques dûment conservées et archivées par l’administration de la France occupée. Ces missives appartiennent aujourd’hui aux collections des Archives nationales.

Ce corpus exceptionnel, exhumé par l’historien Laurent Joly, fait donc l’objet d’un documentaire. Il est réalisé par Jérôme Prieur – célèbre pour sa série Corpus Christi avec Gérard Mordillat, ses films et livres sur les guerres et leurs traces. Et qui dit film, dit angle et choix. Une trentaine de lettres sont ainsi sélectionnées. Elles doivent chacune illustrer un aspect des lois répressives et antisémites du gouvernement installé à Vichy, leur durcissement au fil du temps aussi. Trente destins qu’il s’agit de documenter.

Le film est déjà bien avancé lorsque je reçois l’appel d’Hallier : une dizaine de lettres reste mystérieuse ; on s’interroge, que sont devenus leurs protagonistes ? Les recherches entamées n’ont encore abouti à rien. On me confie la tâche d’enquêter sur eux.

Je rencontre ainsi Léon au début du mois d’octobre 2021, en même temps que Jérôme Prieur. Je suis conviée dans une salle de montage tout écran éteint. Le réalisateur me raconte son histoire puis me tend une feuille sur laquelle est imprimée une liste de noms. Ce sont les auteurs (ou les sujets) des suppliques dont le parcours reste inconnu ; je dois retrouver traces, histoires, photos et familles.

Parmi eux, Nelly Grunebaum, Charles Mornet, Heinz Bratt, William Stern, Victor Bassat ou Léon Kacenelenbogen. À gauche de ce dernier patronyme, trois étoiles griffonnées à la main m’indiquent qu’il est très important que je localise cet individu-là. Mais avec un nom pareil, je me dis secrètement qu’il peut toujours espérer : c’est soit évident – et il l’aurait déjà repéré – soit impossible.

Je quitte ainsi la salle de montage de la rue des Fontaines-du-Temple avec mes lettres et mes doutes.

Première lettre. Elle concerne Nelly Grunebaum. Il s’agit d’une missive déchirante écrite par sa mère. Sa fille a été arrêtée à Bordeaux : elle avait ôté sa veste où était cousue son étoile juive ; elle était en terrasse d’un café et il faisait chaud. Sa mère n’a plus de nouvelles depuis des semaines. Qu’est devenue sa fille ? Il faut la libérer ! C’est la supplique d’une mère désespérée. Nous avons retrouvé une photographie de la jeune et jolie Nelly, étudiante en pharmacie, morte à Auschwitz l’été même de son arrestation. Ses parents aussi du reste, un plus tard… Une histoire d’horreur comme tant d’autres.

J’avance cahin-caha dans mes recherches. Je débute toujours sur les moteurs de recherche les plus courants, c’est parfois une bonne méthode – en tout cas, c’est la première -, beaucoup de bases y sont référencées. Je complète cette recherche par les sites d’archives et de généalogie afin d’identifier parents, fratrie et descendants.

C’est ainsi que j’ai retrouvé trace de la famille de Heinz Bratt, 17 ans en 1942. Là encore sa mère, Dina, suppliait l’administration française de libérer son fils après une arrestation. Je trouve bien la trace d’un Heinz Bratt de 23 ans qui arrive aux USA en 1948, mais il disparaît ensuite dans la nature. Il aurait donc survécu. Je réoriente mes recherches sur la mère et remarque qu’une Dina Ehrenreich en 1896 a épousé un Simon Bratt en 1921. Ce sera mon postulat de départ, même s’il est faux. Je retrouve le couple sur une liste de migrants aux USA en 1951. Pas de trace de Heinz, mais il y a un Henry Bratt qui s’est fait naturaliser américain en 1954 et dont les parents s’appellent justement Dina et Simon. Il est né en 1925. Ça colle. Et alors ? Et après ? Je m’aperçois ensuite qu’il existe une fondation fondée en 2007 ; elle a pour nom la « Simon Dina & Henry Bratt Charitable Trust ». Se pourrait-il que ce soit une coïncidence ? Elle serait grossière, mais rien n’est impossible dans l’improbable. J’arrive à identifier l’individu cité dans les documents officiels et ce n’est pas facile, car il s’appelle David Smith (autant dire Jean Martin). Je le contacte avec mon histoire tarabiscotée, nous verrons bien. Mais il répond. Il connaissait Heinz-Henry, c’est bien lui qui a survécu aux persécutions françaises, ses parents aussi du reste, mais pas son frère Norbert. Il nous envoie des photographies, je parle avec sa mère au téléphone, car elle a bien connu Heinz-Henry. Ce sont des émotions assez indescriptibles !

Il est désormais temps de s’attaquer aux deux lettres écrites par le jeune homme qui arbore trois étoiles à côté de son nom : Léon Kacenelenbogen.

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